ISSN 2269-5141

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Jean-Michel Le Lannou : La puissance d’être (partie I)

La logique du désir

samedi 14 octobre 2017, par Isabelle Raviolo

« La philosophie, seule subversion, contre le règne du représentatif, nous enseigne l’excès. »
 [1].

Dans son nouvel essai de 181 pages, paru en 2016 aux éditions Hermann (collection « Philosophie »), La puissance d’être, Jean-Michel Le Lannou élargit les champs spéculatifs explorés dans L’excès du représentatif et interroge la puissance d’excès qui, en nous, proteste contre toutes les modalités d’appropriation. Si le figural produit l’impuissance du visible, voulant la figure, nous consentons alors à l’absence d’intensité. Jean-Michel Le Lannou cherche à s’affranchir de cette appartenance au visible signifiant qui « désintensifie » ; il établit les fondements d’une philosophie capable d’accueillir et de réfléchir cette libération du visible : une philosophie de la puissance du pictural. La puissance d’excès révèle l’antécédence du libre. Jean-Michel Le Lannou ne désigne pas le libre comme libre arbitre, mais comme principe de l’être. C’est de son antécédence même qu’il pense l’advenue de toute réalité. Un autre désir surgit. Le peintre n’aspire dorénavant plus à figurer. Son abandon de l’exigence représentative, véritable révolution, instaure la peinture, l’Art rigoureusement, en ses diverses formes. Tant que le désir représentatif prédominait, il soumettait toute œuvre à l’exigence figurale. Le peintre qui parvient à décrocher ne consent enfin plus à cette limitation. Cet événement, l’abandon de l’amour du figural, est ressenti et compris comme une libération en ce que par elle, les œuvres échappent à une injonction qui leur est étrangère – celle de signifier.

Avec l’audace qui lui est propre, Jean-Michel Le Lannou fait droit à la nécessité de penser l’être dans la perspective non seulement de sa finitude, mais aussi de son infinité, de son « immensité ». Et cette dimension ontologique de l’infini, de l’immensité, le philosophe ne la sépare pas d’une pensée de l’art, et plus particulièrement de l’art « abstrait », « non-figuratif », considéré comme susceptible de nous instruire sur l’essence de l’art en même temps que sur notre rapport à l’infini. L’art ne peut se comprendre indépendamment de son rapport à l’infini, et, symétriquement, il constitue une approche remarquable pour la compréhension de notre rapport possible à l’infini. Dans cette perspective, l’œuvre d’art doit nous délivrer de la croyance à l’ontologie du possible, comme de la foi perceptive qui nous enjoint à identifier choséité et réalité. En ce sens, l’expérience esthétique est le geste qui amène « l’inversion radicale de notre rapport au figural ». Or l’art abstrait met au défi de voir la densité, comme l’immensité du visible sans chercher à reconnaître ce qui est donné. Ainsi, chercher à déterminer ce que l’on voit dans l’art abstrait, c’est enfermer la plénitude du visible dans les limites de l’ontologie du possible. Penser l’être selon la puissance supposerait alors de se débarrasser, ultimement, de tout vocabulaire aristotélicien, car la pensée comme puissance suppose de la penser au-delà de l’essence, ou de la « servitude éïdolatrique ». Alors, de même qu’aimer la figure revient à renoncer à la puissance de l’art, aimer le fini produit l’« auto-négation du penser ». Dès lors ne faut-il pas que la pensée consente à son illimitation principielle, à son immensité ? Telle serait la tâche de la philosophie pour notre auteur. Aussi dans La puissance d’être, va-t-il interroger ce désir de puissance qui est en nous la trace du libre. Car selon Jean-Michel Le Lannou, la pensée excède la conscience et la représentation, et le sujet doit refuser la prison de la personnalité. Cela implique dès lors d’opérer une mutation interne, qui ne s’énonce pas seulement de manière critique ou réflexive. En effet, si la puissance excède le champ de la représentation, alors ni la volonté, ni la conscience ne pourront la révéler. De plus, la réflexion, si elle libère l’exercice de la puissance, ne désigne pas l’activité de la pensée libre réfléchissante. Au-delà de l’antinomie de la liberté et de la nécessité, il faut donc dégager la modalité de la pensée qui s’exerce sans séparation. Ce désir de puissance, par le consentement libre, se fait progressivement tendance, puis amour [2].

Dans les quatre chapitres de La puissance d’être, le philosophe ose le geste d’une philosophie émancipée de ses attaches au visible, une philosophe dont l’audace s’inscrit dans l’aspiration même à l’immensité comme cette tâche radicale qui doit nous libérer du fini, de ce désir du représentatif qui réitérait infiniment notre servitude infantile aux images, notre amour de la déficience. Mais comment défaire ce par quoi nous advenons ? Comment parvenir à la radicalité d’un détachement qui nous conduirait à l’activité d’une « pensée pure » ? Mais peut-on faire autre chose que de désirer et penser cet excès, cette abstraction, cette immensité-intensité, sans que son accès effectif ne semble autorisé ? L’idée de sortir véritablement de ce monde de la représentation et de la finitude pour accéder comme à un monde véritablement autre, semble impossible et irréalisable en même temps que posé comme désirable. Mais alors ne peut-on craindre que cette manière de poser le problème ne compromette non seulement le désir d’immensité mais aussi la possibilité de reconnaître ce qu’est l’infini pour nous ? On est en droit de se demander si, pour réaliser ce désir et cette reconnaissance, l’unique voie possible n’est pas de chercher l’infini dans le fini lui-même, qui est le caractère général du monde, duquel il ne semble visiblement pas possible de s’échapper. C’est bien alors la puissance de l’esprit qui nous enjoint de nous libérer en nous éclairant sur nous-mêmes : l’activité de réflexion sur soi-même coïncide avec un mouvement de renoncement à la situation même qui a engrangé cette activité de réflexion. À travers ce motif fondamental, le projet philosophique de Jean-Michel Le Lannou se rapproche d’un mouvement de dépassement de la métaphysique. [3]

Telle est le défi philosophique que Jean-Michel Le Lannou : le défi de la puissance d’être. Il nous faut défaire ce par quoi nous advenons. Il ne s’agit pas seulement de changer de désir, mais d’abolir l’expérience initiale du représentatif, d’excéder ce mode d’être, et pour cela, de supprimer l’identité qu’il nous assigne [4]. Or en nous s’affrontent l’amour du fini et l’amour de l’immensité. Tout désir poursuit la reconstitution d’une unité, mais celle-ci peut, en fonction de la modalité de notre auto-identification, ou bien s’épuiser dans l’appropriation (le moi se désire à travers la particularité), ou bien s’intensifier dans l’excès (le nous se sait immense). Quelle est donc l’origine de cette dualité ? Comment pouvons-nous nous ignorer au point de nous vouloir mutilés ? Serons-nous sans fin celui qui s’identifie au désir d’impuissance, celui qui s’exile de l’immensité et en abolit en lui le désir ? Sachant l’origine, la condition et les effets de la finitisation, pouvons-nous encore consentir à demeurer un particulier ? Pour Jean-Michel Le Lannou, c’est la fidélité à l’excès qui défera cette négation. La philosophie nous libérera pleinement de la passivité et de la croyance à la « nature ». Mais le désir d’immensité retrouvé, parviendrons-nous à défaire tout ce à quoi nous consentions, ce à quoi nous nous identifions d’abord, et qui n’est rien d’autre que le produit de notre désir appropriatif ?

1°) Le désir immensifiant contre le désir appropriatif figural

Dans ce premier chapitre de La puissance d’être, Jean-Michel Le Lannou explore le désir philosophique, celui qui n’est plus désir du représentatif : « le désir immensifiant qui proteste contre le désir appropriatif figural ». Déjà dans L’excès du représentatif, Jean-Michel Le Lannou avait déjà interrogé la puissance du désir non représentatif, celui qui n’est plus du figural, celui qui aspire à se libérer des conditions restrictives de la représentation. Rompant son enfermement, abandon premier, le désir non-figural n’aspire plus à une quelconque passivisation ; il se distingue du désir de nature, du désir faible qui produit la « nature » comme sa justification. Ses effets débordent la seule production artistique. C’est dorénavant la possibilité de se décrocher pleinement du représentatif que nous pouvons saisir. Notre désir se défait de l’adhésion figurale ; proteste en nous contre tout ce qui nous fait aimer la passivité. Que désirons-nous lorsque nous sommes animés d’un tel désir ? L’intensité et la puissance, irréductibles à la restriction figurale. En cette principale distinction, la philosophie libère le désir du penser pur. Pensant ce désir, la philosophie se pense, pensant la puissance d’immensification, elle opère sa véritable autoréflexion. Elle l’accueille ainsi comme sa propre origine et plus encore comme l’effective modalité de son exercice. En elle, le désir d’immensité, tout à la fois, se sait et parvient à son effectuation directe. Si en un premier aspect, critique, elle réfléchit les obstacles à son apparition, en reconnaissant dorénavant l’excès du représentatif comme son activité véritable, elle s’y identifie. Elle l’explicite constitutif du penser. La puissance désentravée de la pensée opère alors de manière directe et immanente comme activité libératrice. [La philosophie met alors fin aux illusions de l’ontologie appropriative, en élucidant pour qui et pourquoi l’être est dit et voulu selon la finitisation, par qui il est recherché dans l’épreuve de la particularisation]]. Mais comment parvenir à disjoindre, c’est-à-dire à désensevelir le désir d’immensité de celui de la passivité personnifiante ? Le désir d’immensité bute sur le désir du représentatif qui nous identifie à la particularité, mais en rien sur une « nature ». Interrogeant alors notre désir du représentatif, Jean-Michel Le Lannou s’y affronte et le défait. Au représentatif nous avons trois rapports possibles selon notre auteur : « Nous pouvons soit nous installer en lui, comme en l’horizon de notre être, ce qui est notre attitude spontanée, nous pouvons tenter de l’abolir dans la vie ou la matérialité sensible, nous pouvons enfin l’excéder dans et par la puissance du penser. » Si les deux premières attitudes sont asservissantes, et reviennent au même consentement à l’impuissance, pour le philosophe, il revient à l’idéalisme, dans l’effectif excès du représentatif, d’ouvrir seul un processus libérateur. La philosophie, renonçant aux thèses de l’ontologie appropriative, élucide le statut du « pour nous ». Il s’agit là du « résultat d’un processus », affirme l’auteur. Le comprendre en sa vérité, c’est le savoir non plus comme « donné », mais, dans la perspective de sa production, comme effet : « La subversion radicale de l’évidence appropriative le révèle advenu ». Mais si, en notre être, nous ne nous réduisons plus au fini, comment prévenons-nous cette identification ?

La discrimination réflexive ouvre d’abord la possibilité de ne plus consentir à l’enfermement dans l’horizon représentatif. Pour autant, savoir que nous ne nous épuisons pas dans la particularité n’élucide pas par là même notre identité effective : que et qui sommes-nous d’autre que représentatif ? Que partage, comme détermination et mode d’être, la distinction entre le « pour nous », l’effet du désir appropriatif et nous, libre de lui ? Si la confusion initiale se défait par l’élucidation de la différence tant ontologique qu’égologique que nous enveloppons, on peut se demander où passe cette différence et par suite, comment s’analyse la distinction de nos deux manières d’être soi. Pour Jean-Michel Le Lannou l’activité libre de la particularisation, le penser, excède effectivement l’impuissance du représentatif, et prévient l’enfermement en un « pour nous ». Or l’élucidation de la puissance du penser n’est possible que dans et par l’acte d’un renoncement plein et entier aux confusions produites dans l’ontologie appropriative. Et Jean-Michel Le Lannou rappelle à son lecteur que cette discrimination se distingue radicalement de toutes les relativisations post-kantiennes de la représentation. Où passe alors la distinction réelle ? Elle n’apparaît ni dans la conscience, ni en aucune des modalités du représentatif. Qu’est-ce qui l’excède, que sommes-nous libres de lui ? L’activité libre de l’extériorité et de la séparation, qui définissent le représentatif, est celle du penser. Le représenter n’est qu’une puissance relative et régionale, dépendante de la pensée : « Libre de sa déficience, antérieure à la séparation qui ouvre le représentatif, la puissance effective de l’intensité et de l’immensité se produit comme penser. » Selon l’intensité et l’immensité, nous sommes « l’Universel ». Qu’est-ce à dire ? La représentation s’identifie strictement à la conscience comme rapport à l’altérité, relation déterminée par l’extériorisation. Le représentatif se constitue dans la différence de la réalité et de la possibilité. En revanche, le penser pur, en son mode d’être propre, se détermine tant par son égalité, l’immanence libre de la séparation, que par son universelle activité. Or dans le refus même d’adhérer, l’excès manifeste une nouvelle distinction. Cette distinction est l’ouverture du processus démêlant de la confusion. En ce questionnement nouveau, le représentatif cesse d’apparaître comme notre essence, et plus encore, le « pour nous » n’impose plus ses exigences à la pensée. Il nous faut donc comprendre l’advenue du « pour nous ». Et c’est précisément là que s’ouvre la possibilité de ce que Jean-Michel Le Lannou appelle une « généalogie ». Elle se déploiera en deux perspectives. Celle tout d’abord visant la provenance de notre confusion : d’où vient que nous croyons être un particulier ? D’où vient que nous nous aimions figural ? En son second aspect, la généalogie permettra de comprendre l’apparition du fini : d’où vient que nous soyons et aimions l’impuissance représentative ? Pour notre auteur, en cette généalogie, nous sommes libres de l’ontologie appropriative : « La philosophie, dit-il, réfléchit la provenance de notre identification ». Dans La puissance d’être, cette généalogie apparaît comme la seule critique effective de l’ontologie appropriative. C’est même elle qui peut nous en libérer. Elle n’est cependant elle-même possible qu’en ayant mis à ce que Jean-Michel Le Lannou appelle la « proto-croyance appropriative ». En ce sens, on peut dire que pour notre auteur, la condition de la philosophie est que nous renoncions à tenir le fait d’être un particulier pour originaire, pour cet être substantiel qui définirait notre « essence ». Or cette nouvelle compréhension du fini n’a pas seulement un effet théorique. Elle ouvre également un nouveau rapport pratique à la particularité. Dorénavant nous pouvons ne plus la vouloir première. Mais cette distinction conduit-elle à un détachement réel ?

L’aspiration à se délivrer de la particularisation se ressaisit dans et par la généalogie de sa négation : « Contestant d’abord la clôture du fini sur lui-même, nous accueillons en cette première discrimination l’exigence de nous délivrer de la déficience figurale, c’est-à-dire de nous libérer du représentatif. » Si le désir d’immensité ne saurait plus être mesuré, ni même compris par le désir du fini, pour autant celui qui aspire à se délivrer de la restriction, bute sur la particularité individuelle que de fait il est. Non seulement la philosophie doit élucider pourquoi et comment nous refusons d’y adhérer et surtout comment nous parviendrons à ne plus nous y réduire. En élucidant l’advenue de la conscience dans la perspective de la priorité du penser pur, Jean-Michel Le Lannou met en lumière son statut ontologique comme effet de la dépotentialisation. [5]. Cette généalogie reconduit ainsi, réflexivement, avant le fini, en référant le représentatif que nous sommes, le penser faible, à ce que Jean-Michel Le Lannou appelle « le penser libre des conditions de l’impuissance, notre identification première. » Dès lors, un paradoxe nous constitue : nous pouvons « nous vouloir et faire fini ». Et le comprendre est bien l’exigence qui conduit l’enquête de la philosophie. En la déployant, elle élucide notre origine, montrant que nous nous particularisons pour faire l’expérience de ce qui n’apparaît qu’en et par cette insubstantialité, l’être figural. Contre la confusion qui fonde l’ontologie appropriative, Jean-Michel Le Lannou montre que la puissance ne se réduit pas à l’« en puissance », aristotélicien ou hégélien, à la virtualité d’une nature non encore déployée : « L’exercice de la puissance ne déploie pas un possible déjà là, elle fait surgir la détermination qui n’était pas. Ni déduction, ni explicitation, elle s’exerce comme activité d’auto-détermination ». Or pour Jean-Michel Le Lannou, de cette activité le moi ne diffère pas. En lui, il n’y a rien qui ne soit tel : « Puissance d’autofinitisation, il se détermine encore, en la plus grande déficience, à être soi, à être un soi. » La réflexion du processus par lequel le moi se fait conduit ainsi à reconnaître en lui la puissance comme le principe de son autoproduction, la puissance de son être, le principe de l’être : « non pas un être hors, ou avant le moi, mais le libre de l’être, la puissance libre de la détermination ». Mais comment alors dire cette puissance ? Nous le pouvons à partir de celle qui apparaît en nous, dans l’excès. Mais que manifeste l’excès ? Pour Jean-Michel Le Lannou, il est « l’échappement à toute modalité d’adhésion, ce qui délivre de toute captation. » En d’autres termes, l’excès défait notre native confusion. En lui, nous faisons l’épreuve d’une liberté que rien n’enferme ni ne retient. C’est dans l’excès que nous découvrons l’identité du désir et de la puissance. Mais notre auteur rappelle aussi qu’initialement, ni l’excès ni même le désir d’immensité ne se saisissent en leur vérité : « Nous les pensons d’abord enveloppés en l’ontologie appropriative. Nous les pensons, selon une dérivation chronologique, déterminée par les exigences de l’adhésion. » Dès lors, on peut dire que l’ontologie appropriative asservit la puissance, et nie l’excès. Mais alors d’où vient que nous ne puissions librement les penser ? « De ce que, par notre identification, nous nous empêchons de le faire. » Ce constat d’échec, d’impuissance, ne vaut cependant que dans l’ontologie du fini où elle a son origine, et Jean-Michel Le Lannou insiste sur le fait qu’« elle ne saurait nous asservir encore ». Nous ne sommes donc pas indéfiniment esclaves de la propriété. Que faut-il alors abandonner pour parvenir à en défaire la négation, pour que la philosophie s’ouvre à nouveau à la compréhension de l’excès et par suite à celle de la liberté ?

Nous sommes d’abord celui qui s’identifie dans et par cette croyance substantialisante, celui dont l’identification a cette illusion pour condition. En nous affirmant particulier, non seulement nous ne voulons pas la vérité, mais nous voulons, implicitement, le mode d’expérience qui produit l’impuissance et l’ignorance. Si, entre notre autoaffirmation et la vérité, le rapport s’avère strictement disjonctif, comment la philosophie peut-elle apparaître ? La seule condition de son apparition tient dans ce geste même de défaire cette identification : « Nous ne penserons librement, dit Jean-Michel Le Lannou, qu’en abolissant en nous tout ce qui exige la négation du désir d’immensité. » Or très directement, nous ne pouvons abandonner le désir de passivité qu’en ne voulant plus être particulier. Dans ces deux aspects, la libération surgit du refus de désirer ce pour quoi la puissance est niée. Pour Jean-Michel Le Lannou, la fin de l’asservissement correspond à la subversion de l’aristotélisme : cette subversion « ouvre enfin notre véritable et libre rapport au représentatif et à la figure », à ce que notre auteur désignait comme « nous-même ». L’abandon de l’ontologie du fini restitue à la philosophie et au désir leur véritable exigence, celle de repenser la puissance, de désirer l’immensité, et de se libérer de la servitude appropriative : « Le désir de passivisation défait, la philosophie retrouve la puissance du penser. » L’excès se distingue alors des diverses modalités de refus avec lesquelles il était confondu. Dans cette perspective, la philosophie se fait dorénavant réflexion radicale de la puissance : « L’aspiration immensifiante seule nous arrache au consentement natif que nous donnons à la particularisation. Seule elle nous décroche de la figuration. En rompant l’assimilation de l’être à la passivité, elle défait la négation de la puissance, et ne la désire lus soumis à une expérience adhésive. » Par ce que Jean-Michel appelle le « désir désappropriatif », nous préférons la liberté à l’impuissance. Ce désir nous détache de notre goût premier de l’impuissance. Le désir d’immensité libère ensemble du consentement à la limite et de l’attachement à la particularisation. La philosophie dénoue ainsi la contradiction que nous enveloppons, en opérant le mouvement inverse de celui par lequel nous apparaissons : « le désensevelissement de la puissance ».

Abandonnant l’ontologie appropriative et les effets asservissants du désir de passivité, « le libre » s’ouvre en nous : dans l’excès, sa trace, le libre en nous prévient la substantialité, relativise toute adhésion. Reconnaître l’effet du libre à partir de celui de l’excès, c’est l’opération principale de la philosophie désappropriative. L’excès nous démêle de l’adhésion particularisante, il nous désidentifie, délivre de toute confusion. [6] Jean-Michel Le Lannou nomme cet excès « néant » mais sans bien sûr réduire celui-ci à une détermination, et surtout en le reconnaissant révélateur du libre. La désontologisation de l’excès, à la fois, suppose et exige la dés-anthropologisation. L’ontologie appropriative étant la philosophie de l’« humain », ces deux opérations sont donc identiques pour notre auteur. Ni l’excès en sa puissance, ni notre fidélité à son égard, ne peuvent se faire reconnaître en celui qui s’identifie comme « homme ». En ce sens, pour Jean-Michel Le Lannou, se vouloir comme « homme », soumis à l’amour du fini, c’est s’interdire la pensée du libre. A l’inverse, excéder cette condition humaine, c’est s’ouvrir à la pensée du libre. L’accueil de la puissance de l’excès exige en effet le dépassement de l’homme, l’abolition de cette aliénante identification. L’excès, surgissant avant l’homme, nous conduit hors de lui. La dés-anthropologisation constitue la principale condition de la philosophie, donc de la fidélité au libre. Qu’est-ce donc que ce libre ?

Il diffère de la liaison substantielle, mais non comme une autre modalité d’être, une détermination par une autre relativisée. Jean-Michel Le Lannou montre que par la réflexion de l’excès, nous sommes conduits à l’indépendance du libre. Par la réflexion de l’excès, nous le réfléchissons de manière radicale, comme « la pure liberté », ne la soumettant plus à rien, ni à elle-même, ni à son affirmation. La puissance échappe à l’identification. Mais est-ce pour autant qu’il faille assimiler le libre à l’indéterminé ? Dans l’égalité stricte du libre et de l’absolu, Jean-Michel Le Lannou désigne ce que rien ne lie, ni ne limite, ce qui ne s’enferme en quelque détermination que ce soit, lui-même ou son absence. Le libre qui excède l’être, c’est-à-dire le prévient et ne saurait en dépendre. En nous l’excès, la trace qui nous y a conduit, fait notre déprise à l’égard de toute clôture. En cette double radicalité, la puissance est maintenant libérée et sauvegardée. L’indétermination du libre n’est désignable ni comme manque ni comme privation pour Jean-Michel Le Lannou. [7] Qu’est l’exigence de la philosophie, si ce n’est celle de faire que ce ne soit plus le désir appropriatif qui pense en nous, que ce ne soit plus lui qui dise la vérité ? L’élan spontané arrêté, la tendance appropriative interrompue, s’ouvre enfin la reconnaissance libératrice : le substantiel n’est premier que pour celui qui le veut tel. Avec Plotin, Jean-Michel Le Lannou pense la puissance libre de l’identification, de l’essence et de la définition. La philosophie n’a alors d’autre tâche que de mettre fin au désir particularisant et à l’illusion qu’il impose, en défaisant l’amour finitisant. Et seul l’excès échappe en nous à l’appropriation. Lui seul empêche le fini de se refermer sur lui-même, à lui seul nous devons être fidèles. Ce n’est que par cette fidélité que nous pourrons désensevelir le désir d’immensité et retrouver l’exigence de la puissance du penser.

2°) Le désensevelissement de la puissance et la fidélité au libre

La philosophie commence en réfléchissant la priorité radicale du libre. Hors de la référence au libre, nous nous interprétons inéluctablement selon le désir passivisant, rien ne pouvant rompre notre auto-compréhension spontanée. La fidélité à l’excès libère ainsi de l’évidence aristotélicienne. Sans Aristote signifie ainsi délivré du désir de « nature », « physique » et « métaphysique » réunies, de toutes les modalités de passivisation. Jean-Michel Le Lannou affirme ainsi qu’en cette opération critique la philosophie produit la condition tant de la liberté que de la vérité, de son exercice donc. En l’appropriation finie, la vérité se perd, la désappropriation en ouvre le désir. La référence au libre libère pleinement le désir d’immensité. Qu’advient-il alors de l’être compris selon la prévenance du libre ? Comment l’ontologie désappropriative en pense-t-elle l’advenue ? La réflexion, en subvertissant le dogmatisme du « pour nous », libère l’élucidation de notre advenue en tant que fini, et plus généralement encore celle de toute identification. Dans le rapport désadhésif à la particularisation, nous défaisons notre servitude. L’excès conteste l’appropriation, refuse la restriction, aspire même à échapper à la détermination. Quelle est donc cette œuvre de la puissance désidentificatoire ?

D’abord libérée de la « nature », la puissance doit encore l’être de toutes les catégories du substantiel. Elle ne suit pas l’être, elle le précède plutôt : « Libre de toute détermination, dit Jean-Michel Le Lannou, elle n’est ni enveloppée en l’être, ni a fortiori dérivée d’une affirmation première. Penser en vérité la puissance, c’est la penser en et par cette différence radicale. » Qu’est est-il donc de ce différer ? C’est la provenance de la détermination qu’il importe d’élucider. Apparaît-elle par le libre ? La détermination, le non-libre donc, n’advient cependant qu’à en différer. « La difficulté à penser l’origine de l’être dans le libre est accentuée de leur relation disjonctive », affirme Jean-Michel Le Lannou. La pensée peut-elle donc saisir comment l’impuissance, en toutes ses modalités, et tout particulièrement celle du fini, provient de la puissance libre ? Cette difficulté ne conduit-elle pas à reconnaître que penser la puissance ou le libre comme principe, revient à la nier en tant que libre ? L’attribution de ce statut, ou fonction d’origine semble bien en opérer la contradictoire détermination. Comment ce qui délivre, ne s’approprie pas, pourrait-il être le principe de l’adhésion ? Jean-Michel surmonte l’aporie en montrant que la puissance libre première permet seule de penser l’origine de l’être, c’est-à-dire ce qui diffère d’elle. Il pense ensemble l’advenue de l’être et l’absoluité de la puissance. En s’exerçant, la puissance se dédouble, en puissance libre et puissance s’exerçant, puissance de liaison donc. Ce n’est qu’à partir de cette distinction que Jean-Michel Le Lannou pense l’advenue de la détermination. La puissance pure demeure incoordonnée, et ne s’exerçant pas, ne se fait pas principe producteur. En son absoluité, la puissance est libre de son exercice : elle ne consent pas à s’exercer, à produire des effets, ce qui reviendrait à se déterminer et à se rendre relative et dépendante. La puissance qui ne s’exerce pas en son indifférence, ne désire pas être puissance, ne se produit donc pas telle. D’elle apparaît, distincte, la puissance s’exerçant. En cet exercice, en cette relation à soi, la puissance se détermine comme principe. En son exercice, elle se fait être puissance, elle se produit telle. L’apparition de l’être ne diffère pas de cet exercice. Celui-ci ne saurait pourtant ni abolir, ni même altérer le libre. Comment l’indépendance radicale pourrait-elle ne pas demeurer ? Libre de toute détermination, y compris celle de productrice, la puissance pure ne se lie pas à soi, rigoureusement ne se fait pas soi. Entendre la puissance, avec Platon, comme « au-delà de l’être », c’est dire autrement que le libre ne se lie pas. [8]. « Le Bien ne se détermine pas », affirme Jean-Michel Le Lannou : « Ce non-agir identique à son indétermination n’enveloppe cependant aucune déficience ». Aucune restriction non plus, puisque la puissance ne se fait ni productrice, ni cause, ni principe d’effets, ni manquant d’eux : « Libre du faire, elle ne s’identifie ni à une activité immanente, ni à une activité transitive ». La dire ainsi libre de la productivité comme de la substantialité n’est en rien privatif, ou, ne l’est que pour le désir appropriatif, ici absolument extérieur. Déliée de toute fonction productrice, l’indétermination du libre ne se définit cependant pas comme une puissance répulsive, comme ce qui, négativement, s’abstiendrait de produire, ceci n’étant qu’une manière, enveloppée en l’être, de détermination déficiente. Mais désigner comme principe une puissance qui n’est productrice, ni de l’être ni de nous, n’est-ce pas forger une pure abstraction ? Pour Jean-Michel Le Lannou, c’est bien plutôt refuser l’interrogation demandant ce « qu’est » la puissance, en la renvoyant à la relativité du désir qui s’exprime en cette question : « Dire la puissance par la liberté de ne pas (se) faire, revient à signifier qu’elle ne se donne pas l’être-producteur. » Car penser la puissance comme productrice, c’est inéluctablement en nier la liberté, c’est-à-dire sa différence d’avec l’être. [9]. Jean-Michel Le Lannou insiste : « Produire, pour le libre, reviendrait à se rendre dépendant, puisque ce serait se déterminer à être producteur. Rigoureusement donc la détermination ne peut être produite par le libre. Pour autant, si la puissance ne venait en premier, rien d’être ne serait, aucune détermination même ne pourrait advenir : « Le lié ne pourrait apparaître sans la prévenance du libre. Tout lié suppose une activité de liaison, c’est-à-dire la puissance de lier. Le déterminé, ni premier ni originaire, affirme Jean-Michel Le Lannou, n’advient qu’en se distinguant de la puissance in-déterminée. » La pensée se trouve ainsi conduite du déterminé à la détermination, et d’elle à l’indétermination.

L’être se produit, se comprend et se rapporte à lui-même dans sa référence au libre. La puissance qui s’exerce, en son être, se réfère à celle qui ne s’exerce pas. L’être, puissance qui se lie, se donne son identité, originairement donc s’identifie dans et par sa relation au libre. Dans cette autoproduction, la puissance qui s’exerce, précisément par sa détermination, diffère du libre. L’être, en quelque modalité que ce soit, consent à l’impuissance de la détermination, et ce même en son identification première et donc divine. En s’exerçant, la puissance ne peut se produire elle-même qu’en différant du libre. En se liant, elle consent à sa principielle autolimitation, sa définition : « Ainsi en l’égalité de la détermination et de la différence d’avec le libre, l’impuissance constitue le trait général de toute réalité. Cette généralité se conjugue cependant à une originaire singularité, la puissance en se faisant soi ne se détermine pas en tous ses exercices selon le même degré d’activité, mais bien en des modalités diverses. Chaque exercice de la puissance s’effectue en une auto-détermination singulière, celle d’une relative intensité. [10]. L’autoproduction « essentialisante » enveloppe une pluralité d’identifications, selon les diverses modalités de liaison à soi, les exercices variés de la puissance. Se déterminer à être soi, c’est ainsi se définir. Cette définition distingue chaque être en sa singularité. Qui s’identifie ? Pour Jean-Michel Le Lannou, tout le sens de la question réside en cette réflexivité. Mais si aucun être ne précède l’activité, quel est le statut de ce processus ? Celui-là même que « chaque être, affirme notre auteur, apparaît dans et par l’auto-réflexivité de la puissance. » Cette opération ne dépend ni ne suite une détermination, mais la précède. Aussi nous produisons-nous en la réflexivité de la puissance. En notre identification apparaît un être qui se rapporte à lui-même en son être. Or l’auto-production signifie que la puissance se désirant et se rapportant à elle-même dans son exercice, se fait (un) soi-même. Selon Jean-Michel Le Lannou, l’exercice de la puissance constitue ensemble ce par quoi nous nous identifions et notre identité. Le moi, par elle, se détermine à être lui-même, et, en ce processus, tout être advient : « En toutes les modalités d’être, nous nous produisons plural et divers. » Nous sommes l’activité se liant à elle-même, selon les degrés variés de liaisons, dans la diversité de toutes les conjugaisons de l’activité et de la passivité, dans la multiplicité des exercices de la puissance se réfléchissant : « Nous nous faisons relation à soi, et en la diversité que celle-ci enveloppe, nous nous faisons relation singulière au libre et à nous-même. » De la puissance ontogénique du désir toute réalité apparaît. Celui qui désire, et se fait en et par ce désir, se produit en tous les modes de relation à soi. Chacun se fait tel un exercice singulier de la puissance : « La mesure de son désir est identiquement la mesure de son être. Ce à et en quoi nous arrêtons la puissance, cela nous définit. » Comment comprendre une paradoxale identification par l’impuissance ? D’où vient que l’être puisse se vouloir fini et séparé, différent donc de l’immensité du penser ? « De ce que la puissance s’exerce également dans son auto-abandon », affirme Jean-Michel Le Lannou. Il advient alors une autre modalité d’identification, celle en laquelle nous sommes un particulier, impuissant et ignorant. Qu’est-ce alors qui apparaît avec « nous » ? L’identification finie. En elle, dans la dépotentialisation, nous nous produisons fini. Dans la déficience du penser, le « pour nous » apparaît comme celui qui se rapporte d’abord et prioritairement à lui-même. [11] La confusion de l’ontologie appropriative, qui subordonne et réduit la puissance à l’être, en dérive. La puissance étant comprise comme prédicat de la substance, l’absence de référence du libre y est ainsi redoublée de sa négation. Pour autant, la trace du libre, sur le double mode de sa prévenance et de son désir ne saurait disparaître. En toute identification perdure la puissance de déliaison. Si le désir d’être nous fait, il n’abolit jamais le désir du libre. Mais encore, tout désir étant désir de la puissance, aucun ne peut se conduire à une pleine dé-potentialisation. Aucun ne s’abandonne à la seule passivité. Les effets de l’exercice de la puissance varient ainsi selon la mesure et l’intensité dont elle se désire [12].

Or c’est l’excès qui, puissance de déliaison dans les conditions ontologiques de l’impuissance, fait notre plus grande fidélité au libre. Et Jean-Michel Le Lannou affirme qu’en cet horizon, les exercices désappropriatifs nous libèrent. Et de manière multiple, la puissance génère en elle toutes les déterminations qui sont toutes nos identifications. Toute puissance, quel que soit l’ampleur de l’exercice, se fait penser, et aucune puissance, même dans sa plus grande dépotentialisation, ne se produit sans se penser. Elle se connaît en tant qu’elle s’exerce, elle ne se connaît même que dans et par son exercice. Se savoir, c’est ainsi identiquement être. Un être qui ne se rapporterait pas à lui-même, qui dont ne saurait pas, ne serait pas : être un moi, c’est s’identifier, et Jean-Michel Le Lannou montre que tout moi, quelle que soit la mesure de son identification, est puissance qui se réfléchit : « Puissance se sachant, telle est la définition du moi. » Dans cette pleine identité, il n’est aucune réalité qui ne soit un moi, et donc aucune réalité qui ne se pense. Ce qui ne se pense pas n’est pas, en rien l’égalité de l’être et du savoir de soi ne se défait, seul le libre par lequel nous apparaissons la prévient. En chaque identification, l’être se pense différemment cependant, selon un exercice singulier de la puissance. Chaque être se détermine selon son mode de penser : la multiplicité des exercices intellectuels s’enveloppe ainsi dans l’unité jamais rompue de la puissance qui se pense. En cette diversité d’exercices, les êtres, leurs intensités donc, se distinguent. Le philosophe montre ainsi que les exercices singuliers de la puissance se diversifient selon leur ampleur et leur intensité, par là même selon celles des désirs. En et par eux, nous nous identifions diversement : « Autant d’exercices de la puissance, autant d’identifications ». La puissance se fait originairement totalité en se produisant immense, et celle qui s’exerce comme impuissance, se fait, en nous, particularisation finie. En se limitant, le penser se fait être un moi particulier. Se produisant faible, la puissance dépose son intensité et renonce à son immensité première, elle se finitise en un existant. Quelle qu’en soit cependant l’ampleur ou la restriction, tout être est puissance se liant, chacun étant une puissance s’exerçant. L’autoproduction fait la communauté de l’être, qui se diversifie en la pluralité des déterminations égoïques. La question est alors de savoir qui nous désirons être ? Celui qui, en son exercice, se donne tous les modes de détermination. Car en chaque exercice de la puissance un moi se singularise. La diversité des êtres se distingue selon la pluralisation réflexive de la puissance. Chaque être se définit ainsi par son intention. Chaque identité se détermine et se caractérise par un type de rapport à soi, d’intentionnalité donc. Comment donc est reconnue cette intentionnalité ?

Pour Jean-Michel Le Lannou, elle ne se reconnaît comme autodéfinition du moi, qu’en n’étant plus rabattue et confondue avec la conscience, la volonté ou quelque modalité empirique que ce soit de rapport à soi du moi fini. Libérée de cette confusion, la philosophie désappropriative restitue à l’intentionnalité son ampleur et sa diversité égoïque, et plus proche encore son statut ontogénique. Or c’est bien l’intention affirmative, en laquelle la pensée s’égale à son immensité, qui prévient celle de la séparation et de la restriction, qui ne caractérise que le penser se faisant représentatif. La puissance libre, en son absoluité prévenante, ne s’exerce ni ne se produit et ne saurait avoir besoin de se faire soi. La puissance qui se fait être se produit en toutes les modalités de relation à soi. En sa liaison substantielle, dans son adéquate égalité, se vouloir c’est se posséder dans la plénitude et l’acquiescement à son immensité. La puissance se produit en outre en une autre relation, celle de l’extériorité et de la séparation. C’est en celle-ci qu’apparaît le moi fini pour Jean-Michel Le Lannou. En tant que « pour nous », nous nous rapportons à nous-mêmes dans l’altération, dans la restriction et la limitation de la particularisation. La puissance du penser s’exerce encore en une autre relation à soi, dans la plus forte dépotentialisation, comme l’intentionnalité paradoxale de la différenciation dissolvante, ce qui défait l’égalité, le besoin qui ne parvient jamais ni à la détermination, ni à s’identifier en un soi. Comment ce penser pur se rapporte-t-il à lui-même pour Jean-Michel Le Lannou ? En se faisant vérité qui se sait et se possède sans restriction, dans une parfaite appropriation intelligible. Rigoureusement, nous ne sommes substantiellement qu’en la vérité de cette relation d’égalisation. Désirant être ce qu’elle est, la puissance intellectuelle se lie à elle-même, dans le redoublement de son identité. Cette égalité substantielle s’affirme en la réflexivité ontologique de l’être en tant qu’être, de soi dans l’identité à soi : « Pleine intelligibilité, le penser en son immanence, s’éprouve jouissance de soi. » Mais Jean-Michel Le Lannou montre que la pensée s’exerce encore en se défaisant de son immensité. C’est alors que le désir de ne pas s’égalité à soi produit la temporalité en faisant surgir la modalité ontologique de l’extériorité. Et nous nous produisons ainsi fini dans l’insubstantialité.

On peut donc en conclure, avec Jean-Michel Le Lannou, que la diversité d’intentionnalité s’identifie à la gradation des exercices du penser. Les diverses modalités d’intelligibilité font tous nos modes d’être : « En cette hiérarchie, explique notre auteur, les degrés d’être sont les degrés du penser, similairement, ceux de la puissance et du désir. » Chaque être se constitue du plus lié, le plus intense, le penser pur, au plus faible, le penser se séparant de soi sans réflexivité, celui qui, en son obscurité, ne revient pas à soi, en passant par l’impuissance régionale qui ouvre le représentatif. En cette procession hiérarchique des intentionnalités et des identifications, le penser se détermine alors en toutes ses différences d’intensité et d’ampleur. [13] Or chacune de ces identifications, de son universalisation originaire à son ultime particularisation, se réfère directement au libre. Nous nous faisons toujours dans le double désir conjugué du libre et de l’être : « En une ontogenèse directe », explique Jean-Michel Le Lannou, la relation au libre s’enveloppe en chacune de nos identifications. De l’immensification substantialisante à la particularisation finitisante, nous déployons en nous toutes les variations de l’intensité du penser. Nous nous identifions en tous les exercices de la puissance, toutes les modalités du désir. Par suite, on peut dire qu’il existe des identifications plus vraies, plus vastes et plus libres que d’autres. Jean-Michel Le Lannou pose alors la question de ce que signifie être effectivement soi-même. Pour lui, c’est « se faire, non dans la séparation et la restriction, mais dans l’égalisation. » Comment faut-il l’entendre ? [14] Alors que l’identification figurale nous finitise, le penser pur ne s’enferme pas en une figure. En élucidant de manière critique l’origine de la particularisation, la philosophie nous délivrera de l’évidence de l’expérience. D’où vient que nous soyons représentatifs ? D’où vient que nous nous fassions finis, impuissants ? Qui donc sommes-nous ?

La suite de la recension est consultable à cette adresse.

Notes

[1Jean-Michel Le Lannou, La puissance d’être, Paris, Hermann, 2016 (p. 8)

[2un amour qui n’aime rien d’extérieur à lui-même, un amour qui excède toute détermination finie et tout désir d’appropriation

[3Entreprise philosophique par laquelle la philosophie s’élucide elle-même, et par laquelle le sujet philosophique réalise la situation essentiellement paradoxale dans laquelle il se trouve engagé.

[4La puissance d’être approfondit cette intuition qui donne son orientation à l’idéalisme radical : rien ne peut réfuter le désir. Identique en son origine à l’activité de la pensée, il s’étend de l’extrême de l’irréflexion vitale à la pensée pure

[5L’origine du représentatif, n’étant pas hors du penser, elle n’est par là même pas hors de nous. La conscience advient comme déficience du penser pur, non comme une altérité radicale, mais en tant qu’un autre de ses exercices

[6Mais plus encore, il révèle la prévenance en l’être d’une principielle libération. La puissance de son refus ne s’origine en effet en aucune détermination. Comme négation ou déliaison, il ne peut dériver d’une quelconque adhésivité. L’excès manifeste alors en nous une indétermination première.

[7Et à ses yeux, la plus forte méprise est de dire que le libre n’apparaît au désir appropriatif que relatif à l’adhésion substantielle, comme son manque.

[8Avec lui, nous le désignons comme le pré-substantiel

[9Ce qui, pour l’amour du fini apparaît comme enrichissement ontologique, la « sortie » de sa vacuité en se faisant productrice, en serait l’auto-négation

[10En effet, pour Jean-Michel Le Lannou, la puissance qui se détermine se fait identique à elle-même en son exercice, donc se fait toute réalité, mais c’est dans la pluralité de ses identifications, et donc dans la diversité des réalités

[11En lui l’attachement ne sait plus ni son origine ni son statut : « telle est la modalité serve de l’adhésion, l’appropriation finie ».

[12Cette diversité se distribue précisément selon la manière dont la fidélité au libre est conservée en nous, celle dont est préservé le pouvoir réflexif.

[13Et Jean-Michel Le Lannou explique que nous enveloppons la totalité des exercices en nous : « Nous sommes ensemble le penser pur et celui qui dans l’abandon de sa puissance, se fait représentation, le penser fini. »

[14Pour notre auteur il faut l’entendre comme un devenir universel dans et par l’activité intellectuelle : « Le penser pur, s’égalant à lui-même, se fait pleine intelligibilité, il n’est rien en lui qui ne soit activité. En sa stricte immanence, l’indéfectible égalité de sa puissance intransitive, il coïncide avec lui-même. »

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