ISSN 2269-5141

Accueil > Les grands Entretiens d’Actu-Philosophia > Entretien avec Bruno Pinchard : Autour des "Ecrits sur la raison classique" (...)

Entretien avec Bruno Pinchard : Autour des "Ecrits sur la raison classique" (Partie III)

mardi 28 mars 2017, par Thibaut Gress

Cet entretien est la dernière partie d’une discussion en trois parties, dont la précédente se trouve à cette adresse.

D : La raison classique

AP : Si vous le voulez bien, j’aimerais développer le chapitre XIII de votre Philosophie de l’Initiation. Vous y affirmez le lien entre réflexion initiatique et philosophique classique en des termes particulièrement forts :

« La forme qu’a prise la relation entre la science et la philosophie après Descartes ne peut être séparée des grands desseins du rationalisme classique quand ils prennent l’ampleur des Spinoza, Malebranche, Leibniz ou Pascal. Ne nous y trompons pas, ce sont eux, bien plus que les anthropologues de l’imaginaire ou les grands prêtres du retour du sacré, les véritables interlocuteurs de notre ésotérisme. Ce sont eux qui tracent les chemins complémentaires de la transcendance et de l’immanence au cœur de nos rites. » [1]

Pourriez-vous expliciter la raison de cette relation que vous appelez de vos vœux ?

BP : C’est en effet une prise de position qui étonne toujours et ne fait que peu de disciples. Elle est pourtant fondée sur les textes. Ce n’est pas chez Gilbert Durand que je prends mes cours d’ésotérisme, mais chez Descartes et ses élèves. Non seulement parce que Léo Strauss a assez montré quel fut leur art d’écrire, mais parce qu’il n’y a pas de mystère sans raison car un mystère n’est pas un mystère s’il n’est pas d’abord possible comme mystère. Un mystère n’est pas un fantasme, c’est une opération sur la raison parvenue à ses limites. La spéculation magique, avant de conduire à de noires possessions, est d’abord un jeu hautement spirituel sur les possibilités qui peuvent fonder en raison un tel pouvoir. Imaginer, c’est d’abord spéculer sur des possibles, et le vrai ésotériste reste un homme du possible, comme le libertin de Pascal, comme l’Homme sans qualité de Musil. Il calcule des coups, il suppute les conséquences, il vit dans l’univers arachnéen des virtualités de l’intelligence. Il pratique « l’estime des apparences », dirait Leibniz. Et il partage cette condition avec les plus hautes conquêtes de l’école cartésienne, celle qui se poursuit jusqu’à Mallarmé, et peut-être Valéry.

AP : Dans le recueil d’articles que constituent vos Écrits sur la raison classique [2], se laisse observer la place considérable accordée à Malebranche qui ouvre le livre. Cela pourrait surprendre car on pourrait s’attendre à un éloge plus appuyé de Leibniz, très prisé dans les milieux maçonniques, et historiquement connu comme ayant été secrétaire de la Rose-Croix. Or, dans un article publié dans La légèreté de l’être, vous donniez peut-être la clé de votre lecture de Malebranche, notamment pensée à partir de René Guénon :

« si l’Occident a pu accéder à l’état primordial, il n’a pu le faire que depuis un savoir universel. Or il n’existe de savoir occidental plus universel que le malebranchisme. Donc le malebranchisme est la gnose celtique et atlantéenne comme telle. » [3]

BP : Vous relevez mes insolences avec piété. J’ai essayé en cet instant d’être le plus outré possible. Il n’y a que mon ami Jean-Christophe Bardout qui a été assez patient pour relever cette provocation avant vous. Elle est retombée en poussière depuis longtemps. Certains disent que je suis un maître en canulars. Ils ne savent pas ce qu’ils disent. En revanche, vous auriez dû citer les références à Victor Hugo qui suivent. Elles sont éclairantes.

AP : René Guénon que nous venons d’évoquer à l’instant vous paraît-il être un philosophe à part entière ?

BP : Je reconnais ma dépendance fondamentale avec René Guénon qui fut mon initiateur à l’initiation. Ma vie, mon œuvre se confond avec un dialogue avec son rôle de réveilleur des initiations. Cela ne signifie pas que je l’approuve et si j’avais à choisir je donnerais tout Guénon pour le jugement qu’André Breton a formulé sur lui [4]. Mais Guénon est inévitable.

J’aurais aimé être un occultiste de jadis, un chercheur d’absolu balzacien ou un théosophe suivant madame Blavatsky en Inde, mais voilà, il y a le verdict de Guénon et je suspends ma pente à suivre les tables tournantes et les jeux de tarot. Guénon le montre de façon souveraine, l’initiation n’est pas indépendante de l’état du monde et de la crise qui partage l’Orient et l’Occident. Guénon nous a laissé une géopolitique de l’initiation d’une telle lucidité et d’une telle précision que c’est se faire un enfant du siècle plus que de l’initiation que de vouloir négliger ses avis. Guénon, de plus, est un grand leibnizien. On a voulu souligner ses jugements sommaires sur l’histoire de la philosophie, et ils le sont quand il s’agit de Platon ou de Descartes. Mais sur son rapport à Leibniz, j’ai cru devoir m’expliquer dans un grand détail car le débat est d’une précision saisissante. Je sais aussi que Guénon dépasse même ce moment et qu’un philosophe devrait méditer tous les jours cet avertissement : « On verra alors si, dans de pareilles circonstances, les subtilités dialectiques sont de quelque utilité, et si c’est une ‘philosophie’, fût-elle la meilleure possible, qui suffira à arrêter le déchaînement des ‘puissances infernales’ ; […] » (La crise du monde moderne). Il reste que nous sommes appelés par l’initiation à un voyage en enfer. Guénon, en opposant à juste titre l’initiation impossible à la contre-initiation inévitable, cherche à nous soustraire au voyage en enfer auquel nous invitent pourtant tous les Virgile de la terre. Toute l’œuvre de Guénon est un avertissement, mais il y manque le pouvoir du franchissement. Guénon se garde, mais Dante passe. Guénon est un Caton qui se plaint que « les vieilles lois de l’abîme sont rompues » (je fais allusion ici au face-à-face entre le gardien du Purgatoire et les pèlerins Dante et Virgile au sortir de l’Enfer au premier chant du Purgatoire). Mais Dante se présente et cherche à passer là où le Christ lui-même n’est pas passé. « Il cherche la liberté », plaide Virgile. Et il passe. C’est qu’il a une Béatrice à retrouver dans la mort. Il aura manqué une Béatrice à Guénon. C’est pourquoi Guénon finit par jouer le rôle d’un empêchement grave à toute forme d’initiation. Ses « aperçus sur l’initiation » sont autant d’avertissements pour barrer la route. Il substitue l’impossible fidélité à la Tradition à l’universelle dynamique initiatique. En préférant le sujet initiatique au chaînon de l’inassignable tradition, j’ai rompu sans retour avec Guénon.

AP : Dans un des articles de vos Écrits sur la raison classique, se laisse peut-être lire la définition la plus explicite portant sur l’initiation dans son rapport à la raison ; née d’une réflexion sur le calcul infinitésimal chez Leibniz, elle s’expose ainsi :

« L’initiation n’est jamais qu’une traversée plus intense et plus étendue des possibilités de la raison. » [5]

BP : En effet je reste persuadé que l’occulte n’a jamais rien d’autre que de l’intelligible qui n’a pas encore été perçu. Il y a une profondeur du rationnel à laquelle nous ne parvenons pas, ou par analogie, ou par la grâce de l’évanouissement. Le rationnel de l’initiation est un rationnel de la limite, un rationnel du pressentiment et de l’évanouissement où s’accumulent ces fameuses petites perceptions auxquelles s’attarde Leibniz. Elles s’accumulent et deviennent notables sous le coup de maillet du Vénérable Maître. L’initiation, c’est de la musique qui soudain se retrouve confrontée à ses conditions harmoniques et mathématiques. C’est pourquoi on peut tenir pour assuré que tout mystère doit être clair dans un monde, au moins dans un monde possible. Il n’y a rien au-dessus de la raison, et les initiations à l’irrationnel ne sont que des danses animalières. Et même là, il y a un ordre, une vie, un rythme qui consonne avec l’unité cosmique.

AP : Pour finir, j’aimerais vous interroger sur votre rapport à la matérialité du langage que vous évoquez de fort belle manière à la toute fin de votre recueil dans une sorte de retour sur vos propres écrits :

« Si je me souviens bien, j’ai progressé en philosophie à partir d’une question initiale : que peut le son du mot, quelle mélodie recèlent les paroles, quelle musique exige le verbe ? Cette sensibilité m’a conduit à servir Dante, sa philosophie, ses amours, sa politique. » [6]

Cette problématique m’intéresse au plus haut point car j’ai moi-même, bien modestement, tenté de comprendre ce que pouvait la forme de la peinture affranchie de l’image, et ai exposé mes hypothèses dans L’œil et l’intelligible ; à quels résultats êtes-vous pour votre part parvenu concernant le son du mot et la mélodie des paroles ?

BP : J’aurais voulu écrire le Génie du christianisme, mais il ne m’a même pas été donné d’écrire l’Essai sur les révolutions. Dans la ligne stricte de Baudelaire, je reconnais cependant dans Chateaubriand la « note unique » qui aura donné un avenir à la phrase française après le temps des révolutions. Nous ne pouvons plus écrire dans le style brisé de Pascal car nous avons connu des brisures qui font du gouffre pascalien une mare aux canards. Nous ne pouvons qu’entendre encore la chanson de Villon sur les pentes de la Montagne Sainte Geneviève, mais c’est une musique qui fait chanter les ruisseaux quand il nous faut traverser des Orénoques. Beaucoup de mes compatriotes de plume ont choisi une langue scandaleusement disloquée pour continuer à parler dans le désastre. Ce fut la fonction des avant-gardes, ce sera encore le cas de ceux qui oseront se mesurer à Houellebecq quand il aura cessé d’avoir raison.

Mais j’ai reconnu avec Debord qu’un style plus sobre et correct pouvait porter des coups décisifs. Il est vrai que Debord est plus que sobre et correct, il est notre Bossuet, mais je ne saurai comme lui renoncer aux images. C’est pourquoi je mêle aux grandes symétries de Saint John Perse des accents plus rudes venus de Jouve, des transparences apparues avec le Pour un Malherbe de Ponge et des innocences délibérées comme celles qui surprennent à tout moment les fidèles lecteurs d’Apollinaire. Tout cela ne va pas sans un adieu définitif aux piétinements de taureau d’un René Char et autres prétentieux de la langue qui ont rompu les amarres avec la claire fontaine des idées. Une seule chose est sûre, je ne prendrai jamais au sérieux la prétention de Sollers d’être une exception parmi les porteurs du verbe national car je ne vois pas comment on peut prétendre servir la langue française quand on est à ce point dépourvu de rythme et d’échos. On peut être judicieux en étant sourd. C’est son cas.

AP : Poursuivons la lecture de la citation précédente :

« Alors, pourquoi ces « Écrits » qui semblent si loin du Grand Chant, pourquoi cet attachement à l’œuvre tellement horizontale de la Raison classique, pourquoi cette dualité d’intérêt ? Parce que la Raison classique est la règle du monde moderne et que même fidèles de Dante, nous appartenons à ce monde et que c’est en lui que nous payons nos tributs et mourrons. Cette mort aura sa consolation : l’intelligibilité. » [7]

La mort revient, une fois encore, et pourra donc boucler la boucle de notre entretien. Mais je vous sens tiraillé à la lecture de cette dernière phrase : la Raison classique apparaît au fond comme un pis-aller, en ce sens que, dans l’absolu, le monde de Dante semble préférable à notre monde ; mais, presque de manière spinoziste, vous semblez dire que la compréhension par la raison autant que l’intelligibilité d’entendement constituent cela même qui nous sauve. Pour le dire autrement, j’ai l’impression que la Raison classique apparaît comme cela même dont la maîtrise console de ne pas vivre en d’autres temps, bien antérieurs.

BP : Vous me devinez profondément, mais je vous invite à mieux connaître mon pays, le Pays de Caux, sur la rive droite de la Seine quand elle se jette dans la Manche : sous un grand ciel ouvert à toutes les constructions des nuages s’étend une terre sans aspérité à perte de vue, une terre calcaire, mais aussi profonde qu’elle est horizontale, sans autre consolation que de dévaler vers la mer par des vallées rares et obscures. Et la mer ne vous console d’aucun profil d’île enchanteresse : elle n’offre que le baiser glacial de la ligne d’horizon hanté par les vents du Nord. Ce pays n’est pourtant pas un désert, il croule sous les récoltes et favorise des arbres immenses qui se dressent comme autant de mâts où faire claquer les voiles du départ. Sur cette grande cale sèche (mes ancêtres : des charpentiers de marine, avant que la musique ne vienne révéler d’autres pouvoirs), il y a place pour de puissances constructions, pour des symétries organisatrices, pour de hautes étraves destinées au large, Terre-Neuve ou Thulé, qu’importe. Le Canada est en face et le vaste estuaire du Saint Laurent répond à celui de la Seine qui nous a valu Honfleur et Le Havre, la découverte du Brésil et le grand commerce africain ou asiatique. Les portes de l’Amérique, les souverainetés classiques et impériales sont là, à portée de vague, sinon de main. La houle nous y porte. Mais si l’on se détourne un instant de la mer, derrière ces haies de hêtres enchevêtrés rompant la ligne du plateau inexorable, que voyons-nous ? Tels des bateaux amarrés en pleine terre, des tertres mérovingiens fondant dans des mares, des donjons médiévaux en silex noir, des folies de la Renaissance sculptées à même la pierre blanche, de longs alignements classiques de fenêtres et de portes, de rudes bâtisses de brique rouge où enfermer la passion ou cacher l’avarice.

Vous m’avez compris : face à la mer, tout soudain est égal face au vent intrépide… J’ai désappris à distinguer la différence entre les âges des manuels, le Moyen Age, la Renaissance, l’Age classique, auprès de ces terres froides et de ces vastes perspectives. Je ne résiste pas à ce qui porte la marque de la cause de soi. Mon pays éventé est cause de soi parce qu’en vue de la mer il est libre, et c’est pourquoi il peut considérer d’une humeur égale la succession des âges et des mystères. Ma Renaissance croît sur un sol dur et ne se satisfait pas des variations du commentateur, elle veut le grand architecte qui répartit en masses égales les actions des corps et des esprits. A trop rester auprès des magies que réveillent timidement Marsile Ficin et ses émules, on manque le moment architectural de la pensée qui ne repose que sur le concept. Il est vrai que Descartes se complaît dans le mépris de la Renaissance, mais Leibniz (et parfois même Malebranche, si fidèle à l’Ouest dans sa pensée comme dans sa vie) est là qui le corrige et souligne cette autre erreur « mémorable » du penseur français qui aura tranché trop vite. Et avec lui, les classiques inventent un système de raisons qui n’appelle qu’à être prolongé du côté des raisons occultes de la Renaissance pour y faire triompher autant de raisons plus intérieures. Goethe ou Michelet ne se sentent pas interdits de Renaissance parce qu’ils lisent Spinoza ou Leibniz.

L’Age classique a plongé ses racines au-delà de l’hermétisme de la Renaissance, qui n’est souvent qu’un esprit éparpillé qui ne produit pas son effet tant sa progression avance par embardées et palinodies. Mais l’esprit radical de l’Age classique surmonte les antagonismes, qui sont d’abord des marques de guerres de religion, et apporte une vie universelle en raison qui aurait fini par se retirer des frêles théâtres de l’humanisme. C’est pourquoi je ne regrette pas le sombre fanatisme de Dante. Le Dante que nous aimons, c’est le nôtre, celui que nous faisons en dégageant ses racines millénaires, ses vérités païennes, ses dépendances initiatiques. Dante ne marchait qu’à la lueur de son intelligence admirable, mais croyante, nous voulons marcher à la lueur d’une même intelligence, mais qui approfondit tellement sa foi qu’elle en retrouve les prémisses dans ces anciennes mythologies dont Dante se croyait un peu vite le juge. J’ai en abomination tout ce qui attente à la claire lumière de l’intelligence. Dante seul, vers quel obscurantisme ne nous conduirait-il pas ? Dante avec Descartes et Pascal, avec la méditation et le pari, Dante en système (le Dante dit « ésotérique ») continue à marcher vers un sacerdoce de l’intelligence dont on trouve encore des éclats chez les esprits libres. La France n’a pas besoin de régression, le monde entier est un musée de la crédulité toujours prêt à assiéger la liberté française pour lui vanter ses asservissements. Je ne ferai pas un geste qui pourrait profiter à ce complot contre l’esprit.

AP : Je vous remercie infiniment de tous ces éclaircissements qu’il faudra patiemment élucider.

Notes

[1Philosophie de l’initiation, op. cit., p. 123

[2Bruno Pinchard, Écrits sur la raison classique, Paris, Kimé, 2015

[3Bruno Pinchard, « Souveraineté de Malebranche. Un amour dominant du possible ? », in Bruno Binchard (dir.), La légèreté de l’être. Études sur Malebranche, Paris, Vrin, 1998, p. 31

[4André Breton expose ses vues sur Guénon dans un article intitulé « René Guénon jugé par le surréalisme » ; il y écrit notamment ces quelques mots : « Sollicitant toujours l’esprit, jamais le cœur, René Guénon emporte notre très grande déférence et rien d’autre. Le surréalisme, tout en s’associant à ce qu’il y a d’essentiel dans sa critique du monde moderne, en faisant fond comme lui sur l’intuition supra-rationnelle (retrouvée par d’autres voies), voire en subissant fortement l’attrait de cette pensée dite traditionnelle que, de main de maître, il a débarrassée de ses parasites, s’écarte autant du réactionnaire qu’il fut sur le plan social que de l’aveugle contempteur de Freud, par exemple, qu’il se montra. Il n’en honore pas moins le grand aventurier solitaire qui repoussa la foi par la connaissance, opposa la délivrance au SALUT et dégagea la métaphysique des ruines de la religion qui la recouvraient. »

[5Écrits sur la raison classique, op. cit., p. 352

[6Ibid., p. 489

[7Ibid.

SPIP | Espace privé | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0

Conception, réalisation et design : Jean-Baptiste Bourgoin