ISSN 2269-5141

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Michel Bitbol : La pratique des possibles

Une lecture pragmatiste et modale de la mécanique quantique

mercredi 8 mars 2017, par Véronica Cibotaru

La Pratique des possibles, publié en 2015, fait suite à une série d’autres ouvrages et articles bien connus de Michel Bitbol consacrés à l’interprétation philosophique de la physique quantique. Pourtant, l’auteur démaque dès le début le propos de cet ouvrage relativement à ses ouvrages précédents, en insistant sur une différence de méthode. En se référant notamment à son autre ouvrage Mécanique quantique, une introduction philosophique (1996), il affirme que cette nouvelle étude est caractérisée par une « démarche inversée » [1] Si, en effet, dans son ouvrage précédent l’auteur prenait comme point de départ certaines préconditions pour ensuite remonter aux axiomes de la mécanique quantique qui en tiraient leur sens, dans ce livre les axiomes de la théorie quantique sont d’abord présentées « sur le mode de l’assertion injustifiée » [2] pour ensuite en dégager dans un second moment leur signification. Tout le propos de l’auteur est justement de montrer que la signification de ces axiomes, et par là-même de la théorie quantique standard dans son ensemble, est « pragmatique et modale ». [3]

Pourquoi donc une signification pragmatique et modale ? Tout d’abord, l’auteur délimite de façon négative le sens de la mécanique quantique. En effet, celle-ci n’est pas une représentation de la réalité : ses axiomes expriment « une forme nouvelle d’intelligibilité » [4] qui n’est pas fondée sur une rationalité théorique, censée décrire le réel tel qu’il est indépendamment de notre relation à lui, mais sur une « rationalité procédurale » [5]. Ce deuxième type de rationalité présente des procédures, et donc aussi une pratique afin « d’anticiper les effets possibles d’activités expérimentales et technologiques réglées. » [6]. Autrement dit, elle a un sens prédictif, mais en rapport avec des activités concrètes d’observation, qui impliquent donc des dispositifs et des choix expérimentaux concrets. Ce premier volet pragmatique de l’interprétation de la mécanique quantique que propose Michel Bitbol a l’avantage de procurer une forme d’intelligibilité à la physique quantique, qui disparaît, selon l’auteur, si on la considère comme une représentation du réel.

Le deuxième versant de cette interprétation se veut modal, car il engage une « réflexion sur les modalités logiques de la possibilité, de l’actualité et de la nécessité » qui sont « cruciales » pour comprendre la théorie quantique. L’auteur se concentre tout particulièrement sur la notion de possibilité, qui est, si l’on peut dire, le fil conducteur de son ouvrage. En effet, la catégorie de possibilité, modulée comme probabilité, est le fondement de la mécanique quantique qui est une théorie probabiliste. Ce caractère probabiliste de la physique quantique est conçu par l’auteur comme « une pratique d’orientation et de prospective dans un environnemment donné » [7], ce qui montre bien le lien intime entre les deux dimensions de cet ouvrage, à savoir le pragmatisme et l’approche modale.

A partir de cette réflexion sur la probabilité, l’auteur inverse le schéma de l’anomalie et de l’archétype, déployé habituellement pour concevoir la place de la mécanique quantique dans l’espace de la science physique : la théorie quantique n’est plus une anomalie, dû à son statut de théorie probabiliste, mais elle devient justement le « plus profond archétype » des théories physiques, la probabilité étant justement « le ressort de toute activité scientifique » parce qu’elle n’est précisément qu’un « pari d’action ». [8] A travers cette étude sur la mécanique quantique prise comme archétype de la science physique, l’enjeu de l’oeuvre est donc aussi de montrer le sens pragmatique et modal qui caractérise en arrière-fond toute théorie physique.

L’ouvrage s’articule en sept chapitres, dont nous avons gardé les titres originaux. Dans un premier chapitre, il s’agit de déployer le sens de la catégorie modale du possible, en montrant en quoi le possible peut avoir un sens concret, dans la mesure où il peut être « l’objet d’une expérience intensément et actuellement vécue. » [9]

Dans le deuxième chapitre l’auteur explique la genèse d’un monde stable à partir d’expériences toujours « éphémères », qui déploient justement la modalité du possible [10].

A partir du sens du possible et de l’ontologie qu’il développe dans les deux chapitres précédents, Michel Bitbol interprète dans cette troisième partie le formalisme de la théorie quantique. Il va même plus loin, puisqu’il n’est pas uniquement de son propos de réinterpréter ce formalisme, mais de « revoir et de corriger » l’exposé de ce formalisme selon une perspective pragmatiste et modale [11]. L’auteur reconsidère ici l’interprétation de la physique quantique du physicien Hugh Everett, fondée sur le concept de « pluralité des possibles ». Cette pluralité ne doit pas être interprétée comme une « pluralité des mondes existant en parallèle », autrement dit en un sens métaphysique, mais en un sens communicationnel, sens qui se forme au sein des « communautés d’interlocution dans le travail concret du laboratoire. » [12].

La quatrième partie se veut une réflexion sur la notion d’événement à partir des conséquences de cette réinterprétation modale et pragmatiste de la mécanique quantique. La notion d’événement se trouve désontologisée au profit d’un sens communicationnel, l’événement n’étant rien d’autre « qu’une présupposition du dialogue et de l’accord possible entre des locuteurs « à son propos » ». [13]

Dans un cinquième moment les conséquences de cette déconstruction (l’auteur parle de démontage) du sens d’événement sont mises au profit d’une solution au fameux paradoxe d’Einstein-Podolsky-Rosen.

Les deux dernières parties sont écrites d’une perspective philosophique plus générale, mais toujours en lien étroit avec ce qui a été montré dans les chapitres antérieurs. En effet, dans le sixième chapitre il s’agit d’examiner les conséquences de cette réinterprétation de la notion d’événement pour la philosophie du temps et notamment pour le sens de l’irréversibilité du temps. Toujours dans une perspective de désontologisation, l’irréversibilité n’est pas considérée par l’auteur comme un fait inhérent à la nature, mais comme la « conséquence de l’orientation du connaître vers son horizon d’achèvement. » [14]

Finalement, Michel Bitbol applique les conséquences de son propos à la philosophie de la connaissance, puisqu’elles provoquent une remise en cause de « la théorie dualiste et représententionnaliste de la connaissance ». [15] Le représententionnalisme que l’auteur interprète selon toute apparence comme un corrélationisme, s’exprime à travers un « face-à-face transcendant je / monde. » [16] Ce face-à-face, l’auteur propose de le remplacer par la « communauté d’immanence des interlocuteurs je / tu », s’inspirant ici de la tradition philosophique inaugurée par Martin Buber et Jürgen Habermas.

De façon très intéressante, l’auteur ne met pas uniquement la philosophie au service d’une compréhension de la mécanique quantique afin de lui conférer une forme de rationalité, mais, à l’inverse, il met aussi cette réinterprétation philosophique de la mécanique quantique au service de la philosophie et ses problèmes les plus fondamentaux.

I/ Pensée des possibles ou expérience des possibles ?

L’enjeu de ce chapitre est de montrer que le sens du possible est fondé sur une véritable expérience et n’est pas le simple objet abstrait d’une pensée. L’auteur relie ainsi de manière intéressante l’analyse de la vie quotidienne à l’étude de la mécanique quantique. En effet, « la description d’une forme éprouvée d’actualité des possibles constitue un bon exercice préparatoire à l’analyse d’une structure théorique comme la mécanique quantique. » [17] Le « lieu privilégié de cette expérience » est l’action [18].

« Les possibles dont on fait authentiquement l’expérience ce sont des possibles à portée d’action ; des possibles que l’on ne se contente pas d’évaluer à bonne distance spéculative ; des possibles entre lesquels on se trouve parfois tiraillé, voire écartelé, conformément à la figure du dilemme cornélien. » [19]

Faisant ainsi écho à l’analyse phénoménologique husserlienne du possible comme « conflit des inclinations » [20], Michel Bitbol nous montre que le sens du possible ne surgit pas d’une pensée désintéréssée, mais à travers l’urgence du choix. Cette analyse lui permet de faire précisément le lien avec le sens du possible en mécanique quantique qui se conçoit justement à travers le prisme de l’ »effectuation d’un choix ». [21]

Après avoir analysé ce premier sens experientiel du possible à l’aune de l’horizon de la delibération, fondé sur une « expérience coexistente des possibles », l’auteur introduit un deuxième sens du possible, fondé sur une « expérience séquentielle du possible » [22] Le possible signifie ici cet autre déroulement d’une séquence temporelle passée qui aurait pu avoir lieu, plutôt que le déroulement effectivement survenu.

A partir du dévoilement de ce double sens expérientiel du possible, l’auteur se propose de dégager les invariants d’une pensée du possible. [23] Ces invariants structuraux servent de « référence et de cadre d’analyse » pour comprendre le sens des modalités en mécanique quantique. [24] L’invariant le plus important est « l’irréversibilité des occurrences envisagées » [25]. Autrement dit, une séquence actuelle exclut de façon irréversible toute autre séquence possible qui aurait pu se produire. Cela implique une « inaccessibilité des états de choses possibles » et donc aussi « une inaccessibilité mutuelle des mondes possibles auxquels ils appartiennent. » [26] L’irréversibilité et l’inaccessibilité, ainsi que les concepts qui leur sont liés constituent ainsi les concepts cruciaux autour desquels s’articule cette étude du sens du possible en mécanique quantique [27].

II/ Choses, Lois et Mondes : une généalogie humaniste de la nature

Dans ce chapitre Michel Bitbol révèle la généalogie humaniste de la nature comme ensemble des choses et lois stables qui constitue le monde. Si l’auteur nomme cette généalogie humaniste c’est parce que cet ordre stable qui constitue le monde surgit « à partir de la finitude située de la condition humaine. » [28] Or, ce qui caractérise cette finitude située, c’est précisément l’expérience du possible telle qu’elle a été décrite dans le chapitre précédent.

Notre auteur met ce monde ainsi constitué sur la base d’entités stables à l’épreuve de la mécanique quantique. A l’issue de cette épreuve il devient clair qu’une interprétation de la physique quantique fondée sur des entités ontologiques stables telles que les corps matériels ou les lois n’est pas viable. C’est pourquoi au réalisme des corps matériels ou légal, qui est dans les deux cas un réalisme ontologique, l’auteur propose un autre type de réalisme pour interpréter la physique quantique, qu’il appelle réalisme modal de substitution, modal, parce qu’il est fondé sur la notion de possibilité et de substitution parce qu’il n’entend pas simplement se « greffer » par-dessus un réalisme des corps matériels, mais se « substitue complètement » à ce type de réalisme ontologique. [29] Il s’agira dans la suite des chapitres d’éclaircir le sens de ce réalisme modal, introduit ici.

III/ Héritage et fondations de la théorie quantique

Le propos de l’auteur est de réfléchir dans ce chapitre sur les préjugées véhiculés par le « vocabulaire reçu en héritage » qu’on utilise pour interpréter la mécanique quantique [30]. On retrouve ici un travail de déconstruction des concepts fondamentaux ontologiques utilisés pour interpréter la physique quantique en deux moments : tout d’abord, c’est la notion de chose qui est désontologisée pour faire place ensuite au concept d’événement. Cette désontologisation de l’événement permet ensuite d’éléver la description proprement quantique « au rang de paradigme universel », en allant ainsi à l’encontre du principe de complémentarité de Niels Bohr, selon lequel le champ de législation de la description quantique est limitée, étant complémentaire avec la description de la physique classique [31]. Ainsi « un jeu de balancier » s’établit « entre le poids de « réalité » des événements et celui des entités théoriques », c’est-à-dire des entités propres à la théorie quantique, comme celui d’ « état ». [32]

Se pose néanmoins la question quant à l’articulation du formalisme quantique et de l’expérience scientifique, puisque contrairement au formalisme en lui-mêne, l’expérience scientifique est fondée sur des notions aux échos ontologiques, parmis lesquelles la notion d’événement. Tout en insistant sur le fait que la notion d’événement ne peut être comprise en un sens ontologique, l’auteur en propose une réinterprétation à partir de la notion de « fonds dispositionnel » [33], notion qui constitue le « trait distinctif du réalisme modal de substitution ». [34] Ce fonds dispositionnel se comprend comme une matrice qui fixe « les ensembles d’événements possibles » pouvant être observés lors des expériences scientifiques, opérant ainsi le lien entre le formalisme de la théorie quantique et l’expérience scientifique [35].

L’auteur élargit ensuite le champ de sa réflexion, en remontant du concept d’événement à la notion d’actualité, définie comme suite des événements effectifs ainsi que de leur histoire, englobant ainsi la notion d’événement. L’auteur pose ainsi la question du rapport entre le formalisme quantique et l’événement à nouveau frais, puisqu’il s’interroge à présent sur le rapport entre le formalisme quantique et l’actualité, et donc aussi sur le rapport entre le possible, concept opérateur de ce formalisme, et l’actuel. Cette question donne lieu à une interrogation sur le rapport entre la théorie physique classique et celle quantique, dont la ligne de partage se situe justement autour de l’opposition entre l’actuel et le possible, la notion de possible devant être comprise ici dans un sens radical, et non pas comme ce quipourrait ou aurait pu devenir actuel. L’auteur rejète ici toute « législation fragmentaire » de ces deux types de théorie, proposée justement par Niels Bohr à travers son principe de complémentarité. [36] Le champ entier de législation incombe au seul système quantique. En effet l’actuel n’est plus l’apanage de la théorie physique classique, mais une notion nécessaire pour l’appareillage et la mesure, puisqu’on mesure et observe lors des expériences scientifiques les données actuelles d’un événement.

Ce clivage entre la théorie quantique et celle classique, censé recouvrir le clivage entre le formalisme quantique et l’expérience scientifique se trouve réinterprété par l’auteur comme la dichotomie entre la connaissance théorique et le savoir-faire qui ne sont par ailleurs pas incompatibles. Le savoir-faire, cet « arrière-plan impensé » [37] de toute théorie scientifique, relève du monde de la vie pratique, caractérisé par des actions et choix dans des situations singulières et concrètes, où on a toujours un point de vue particulier et jamais un point de vue de nulle part, réservée à la théorie.

IV/ Critique de la pluralité des mondes

L’auteur propose ici une relecture critique de l’interprétation de la physique quantique d’Everett, dont le point central est son schéma des crochets-mémoire, censé exprimer justement le lien entre le formalisme de la théorie quantique et les expériences scientifiques. Ce schéma est censé décrire la multitude d’expériences possibles impliquée par le formalisme quantique, mais qui ne peut pas, selon l’auteur, être interprétée comme une multitude des mondes possibles, c’est-à-dire comme « l’existence autonome d’une pluralité des mondes réels. » [38] A ces « lectures naïvement pan-actualistes (pluri-mondaines) de l’interprétation d’Everett » [39], l’auteur oppose une lecture pragmatiste de ce schéma des crochets-mémoires, à partir d’une « version modérée et éminemment épistémologique du réalisme modal » [40]. Chaque expérience possible devient une expérience actuelle à partir d’une base d’interprétation, pouvant être décrite dans les termes du formalisme quantique. Or, cette base d’interprétation relève toujours, selon l’auteur, d’un choix, selon des critères pratiques. Ainsi, la base d’interprétation est la marque d’une « résurgence avouée ou inavouée, volontaire ou involontaire, d’un savoir-faire qu’aucun surcroît d’élaboration théorique ne parvient à dissimuler. » [41] L’expérience actuelle n’est donc pas une expérience effectuée dans un monde actuel, sur l’arrière-fond d’une multitude de mondes possibles, impliquant une multitude d’expériences possibles, mais implique l’intrusion du monde de la vie pratique au sein de la théorie.

Se pose pourtant la question du sens de l’événement observé, s’il n’est pas l’événement d’un monde actuel qu’est-il donc ? L’événement est défini comme le pôle de convergence d’un accord inter-subjectif au sein de la communauté des scientifiques. Il s’agit pour l’auteur de réfléchir alors sur le sens et les conditions de cet accord, en revenant « au plus près des raciness phénoménologiques de la réciprocité inter-subjectives. » [42]

V/ Les corrélations d’Einstein-Podolsky-Rosen sans non-localité

Le paradoxe EPR implique une corrélation d’événements qui sont censés surgir simultanément. C’est pourquoi, la stratégie de l’auteur consiste précisément à travailler sur la notion d’événement afin de résoudre ce paradoxe, en s’appuyant sur sa démarche de désontologisation de l’événement, amorcée dans les chapitres précédents. L’événement n’est pas un processus physique spatio-temporel, mais n’est que le correspondant de la réduction d’un vecteur d’état, qui n’est pas « un processus physique à part entière » mais « un outil pragmatique propre à une communauté d’expérimentateurs-locuteurs. » [43] Afin de comprendre le sens d’événement, il faut « quitter la posture désincarnée du théoricien quantique » afin de « s’insérer dans un système communautaire d’assentiment mutuel. » [44] C’est pourquoi il ne peut y avoir de correspondance exacte entre le formalisme de la mécanique quantique et le registre de l’événement.

La notion d’événement en son sens ontologique, c’est-à-dire en tant que ce qui est survenu « dans l’absolu », est analysée et déconstruite par l’auteur à deux niveaux, à savoir au niveau du présent et au niveau de la rétrodiction, celle-ci permettant aux scientifiques de déterminer rétrospectivement un événement survenu dans le passé. Par conséquent la critique de l’événement compris comme entité ontologique s’opère à deux niveaux, le deuxième niveau expliquant le premier. L’événement constaté au présent n’est que l’objet de l’accord mutuel, fondé sur des mesures, au sein de la communauté des scientifiques. Quant à la rétrodiction, elle n’a plus lieu d’être en mécanique quantique, dans la mesure où il n’y a plus de loi de continuité qui garantirait sa possibilité : les règles de la physique quantique « n’établissent aucune continuité temporelle entre systèmes particuliers. » [45] C’est pourquoi également l’événement constaté par les scientifiques n’a plus de sens ontologique, dans la mesure où il ne s’inscrit pas au sein d’une loi qui lui accorderait une place au sein des processus physiques.

C’est cette critique de la rétrodiction qui permet finalement à l’auteur d’apporter une solution au paradoxe EPR : si, en effet, « l’affirmation rétrospective » de la survenue de certains événements passés n’est plus « fondée » en mécanique quantique, « l’interrogation rétrospective à propos de leur corrélation à distance », autrement dit le noyau même du paradoxe EPR, est « dénué de contenu » [46]

De façon intéressante Michel Bitbol réexploite et se réapproprie la notion d’ « expérience » de Bohr pour réinterpréter la notion d’événement comme un objet d’interlocution, dans la mesure où Bohr conçoit également l’événement dans le sens de la physique quantique à l’aune de l’accord intersubjectif. Toutefois, Bitbol se démarque également de Bohr, dans la mesure où, comme on l’a déjà mentionné, l’observation d’un événement ne relève pas pour lui d’une posture théorique, mobilisant selon Niels Bohr la physique classique. A l’attitude objectivante Bitbol oppose dans ce contexte ce qu’il appelle une attitude performative, qui présuppose selon lui un « changement de perspective » à chaque fois qu’on passe du formalisme quantique au terrain de l’expérience scientifique, et donc aussi des événements observés. [47]

Quelle est donc la connexion entre l’attitude objectivante, incarnée par la loi d’évolution d’un vecteur d’état global, et l’attitude performative des scientifiques qui observent des événements ? C’est précisément le schéma prédictif et non pas descriptif qui permet de prédire de façon probabiliste la survenue de certains événements à partir de la loi d’évolution [48]. Comme l’affirme déjà Schrödinger, la loi d’évolution quantique ne décrit donc pas une certaine structure de la nature, c’est pourquoi elle n’a aucun sens ontologique. [49]

Malgré ce point de connexion entre ces deux types d’attitudes qui trouvent toutes les deux une place au sein de la physique quantique, il reste un écart essentiel entre l’attitude objectivante et celle performative. La théorie quantique est précisément la première théorie physique qui manifeste et thématise cet écart. Ainsi, « ce qui distingue vraiment le fait quantique, c’est le contexte théorique dans lequel il s’inscrit ; un contexte qui force à ne plus jamais laisser tomber dans l’oubli les conditions pragmatiques de son attestation. » [50]

VI/ L’événement, germe du temps et de l’irréversibilité

L’irréversibilité est définie dans ce chapitre comme « l’impossibilité ou l’extrême improbabilité de la reversion d’une certaine séquence ordonnée. » [51] Il est question ici d’une sequence temporelle, d’où le lien intime qu’établit l’auteur entre la question de l’irréversibilité et celle du temps. Ces deux problématiques sont articulées par l’auteur autour de la question de l’événement, et plus précisément autour de la notion d’événement experimental.

Michel Bitbol reprend dans un premier moment la conception de Niels Bohr de l’événement expérimental propre à la physique quantique, selon laquelle cet événement implique une part indépassable d’irréversibilité dont le formalisme quantique n’est pas capable de rendre raison. Toutefois, en restant fidèle à sa ligne de réflexion, Bitbol récuse la dichotomie qu’adopte Bohr entre deux législations théoriques, à savoir celle de la physique classique et celle quantique pour rendre raison de cette irréversibilité inhérente à l’événement experimental de la physique quantique. Il adopte à cette fin un autre schéma de comprehension, régi par la dichotomie entre deux types de rationalités, à savoir d’une part la rationalité théorique, qui implique une « réversibilité des lois naturelles » [52], et d’autre part la rationalité procédurale, qui est une rationalité pragmatique, car elle s’appuie sur les choix et les conventions des acteurs. En reprenant cette notion à Habermas, l’auteur affirme qu’elle implique une « irréveribilité performative. » [53] Il s’agit donc pour l’auteur de proposer une « interprétation pragmatique et non pas psychologique de l’irréversibilité » [54], la psychologie faisant partie justement du domaine et donc aussi de la rationalité théorique. A travers un dialogue constant avec la pensée de Bohr, l’auteur entend ainsi « retenir de la démarche de Bohr que sa motivation originale (…) en articulant (…) le formalisme théorique (…) aux normes d’action et connaissance humaine », toutefois sans restreindre le « champ de la validité de la mécanique quantique », comme le fait Niels Bohr [55].

Cette rééevaluation de la pensée de Bohr permet à l’auteur de repenser une des idées centrales de la pensée du fondateur de la physique quantique, à savoir que « nous ne sommes pas spectateurs mais acteurs » [56]. Pourquoi, en effet, la conscience du fait que « nous ne sommes pas spectateurs mais acteurs » dans notre rapport au monde, n’apparaît-elle au sein de la science qu’avec l’avènement de la mécanique quantique ? C’est que toute science, y compris la physique classique, a un arrière-fond pragmatiste, qui est resté ininterrogé jusqu’à l’avènement de la mécanique quantique [57]. C’est pourquoi il y a « une occultation par la mécanique classique du lien performatif entre l’événement et l’irréversibilité » [58]. La physique classique efface l’irréversibilité originaire qu’implique l’événement, en intégrant au sein de sa théorie l’événement possiblement expérimental comme un simple point temporel abstrait. Contrairement au formalisme de la mécanique classique, il n’y a plus aucune place pour la représentation de l’événement expérimental au sein du formalisme de la mécanique quantique. » [59]

Grâce à l’avènement de la mécanique quantique on ne peut plus ignorer « l’origine pratico-pragmatique » de l’événement [60], qui fait que la survenue de l’événement implique un « monde modifié » [61], qui le rend ainsi irréversible. Le fait que l’événement n’ait pas de correspondant exact au sein du formalisme quantique ne constitue pas selon l’auteur une lacune, mais tout au contraire « une étape importante dans le mouvement d’auto-compréhension des sciences » [62] qui consiste à prendre conscience de leur arrière-fond pragmatique, demeuré impensé jusqu’à l’avènement de la mécanique quantique. Comment comprendre toutefois cet arrière-fond pragmatique de la science ? La science doit-elle donc rénoncer à son ambition de décrire le réel ? Elle ne nous offre pas « une représentation [du réel] mais une orientation vers le tout indissociable que nous formons avec la nature ». [63] Pourtant sans s’arrêter à cette conception de la science comme orientation, qui dépasse la dichotomie sujet-objet présupposée par la notion de représentation, il s’agit pour l’auteur de l’interroger : est-elle « trop pauvre ou inhabituellement riche ? Privée de projet ontologique ou génératrice d’un renouvellement épistémologique décisif ? » [64] Cette question nous mène vers le chapitre suivant.

VII/ Une connaissance sans distance et sans dualité

Dans ce dernier chapitre Michel Bitbol se propose d’analyser un autre chemin possible que celui de la théorie dualiste de la connaissance pour comprendre la physique quantique. Plus profondément, il s’agit pour l’auteur de réflechir en même temps aux fondements de la théorie de la connaissance, qui ne peut être conçue, selon l’auteur selon le simple schéma dualiste sujet-objet. A ce titre, l’auteur s’appuie sur la philosophie du dialogue de Martin Buber ainsi que sur la pensée de l’agir communicationnel de Jürgen Habermas. En dépassant ainsi l’opposition entre le réalisme et l’anti-réalisme [65] il s’agit pour l’auteur de montrer la racine pragmatique de l’ontologie [66], qui se manifeste déjà au niveau de la sémantique. L’ontologie assigne ainsi une fonction référentielle à des entites théoriques [67], dont le rôle premier pourtant est d’anticiper notre expérience du réel. Elle oublie ainsi « les conditions d’action et cognition » [68] qui sont à son fondement, nécessitant une démarche critique de dévoilement de ces conditions, démarche aux échos kantiens.

A partir de cette critique de l’ontologie, l’auteur oppose au réalisme, caractérisé par l’assomption d’une référence absolue, un quasi-réalisme, caractérisé par « une visée référentielle » ainsi qu’une « ontologie pragmatique et adéquate » [69]. La posture quasi-réaliste, dont se réclame ici l’auteur, n’accepte donc pas l’existence absolue des entités auxquelles elle se réfère, mais les considère comme des pôles de référence, à visée pragmatique. En adoptant cette posture, Michel Bitbol renvoie ainsi dos-à-dos les deux positions opposées que sont le réalisme et l’anti-réalisme. A partir de cette analyse, se dessine une réflexion sur ce qu’est le réel, « en deçà de l’assimilation du réel à un objet visé ou référé. » [70] La réalité « n’est pas plus construite qu’elle n’est donnée » [71], elle est tout simplement là, comprise comme un fonds dispositionnel à explorer, qui implique ainsi une attitude performative de la part du sujet, qui n’est plus un sujet connaissant. En dépassant l’opposition sujet-objet, la notion de disposition est « le seul moyen d’éviter le silence sur la totalité de ce qui est. » [72] Autrement dit, notre accès originaire au réel n’est pas d’ordre purement théorique, mais justement pragmatique, qui implique toujours des choix d’accès et des expériences concrètes, en fonction de certaines visées spécifiques. Il y a ainsi une part irréductible de contingence dans notre accès au réel.

La mécanique quantique et ses paradoxes apparaît ainsi comme l’occasion d’une « méditation » sur « notre être-situé » [73] qui implique une part de contingence irréductible et à la fois un faisceau indéfini de possibilités.

A la fin de ce bel ouvrage stimulant, qui propose une interprétation originale et à la fois très riche de la physique quantique, une question reste toutefois ouverte : que peut nous enseigner cette méditation sur la physique quantique quant au sens du monde ? Si, en effet, Michel Bitbol déconstruit le sens ontologique du monde comme ensemble de choses et lois, qui justement ne peut être l’objet de la science physique, cet autre sens qu’il accorde au concept de monde n’est pas toujours très clair. Bien que l’auteur touche à cette question, notamment en faisant référence à la conception kantienne du monde comme simple idée de la raison [74], il n’affirme pas clairement quelle est sa position à l’égard de cette vision kantienne. Or, la question du sens du monde nous paraît être très importante pour cet ouvrage car, en effet, si la physique quantique nous dévoile notre « être-situé », comment doit-on comprendre cet être-situé si ce n’est précisément au sein d’un monde ?

Notes

[1Michel Bitbol, La Pratique des Possibles, une lecture pragmatiste et modale de la mécanique quantique, Paris, Hermann, 2015, p. 5

[2Ibid.

[3Ibid.

[4Ibid., p. 6

[5Ibid.

[6Ibid.

[7Ibid., p. 8

[8Ibid., p. 9

[9Ibid., p. 14

[10Ibid.

[11Ibid.

[12Ibid.

[13Ibid.

[14Ibid., p. 15

[15Ibid.

[16Ibid.

[17Ibid., p. 18

[18Ibid., p. 30

[19Ibid.

[20Edmund Husserl, Expérience et Jugement, Paris, PUF, 1972, p. 112

[21Michel Bitbol, Op.cit., p. 33

[22Ibid., p. 34

[23Ibid., p. 49

[24Ibid., p. 51

[25Ibid.

[26Ibid.

[27Ibid., p. 55

[28Ibid., p. 57

[29Ibid., p. 148

[30Ibid., p. 125

[31Ibid., p. 135

[32Ibid., p. 134

[33Ibid., p. 159

[34Ibid., p. 168

[35Ibid., p. 160

[36Ibid., p. 193

[37Ibid., p. 197

[38Ibid., p. 256

[39Ibid., p. 234-235

[40Ibid., p. 256

[41Ibid., p. 263

[42Ibid., p. 251

[43Ibid., p. 294

[44Ibid., p. 312

[45Ibid., p. 319

[46Ibid.

[47Ibid., p. 328

[48Ibid. p. 329

[49Ibid., p. 332

[50Ibid., p. 339

[51Ibid., p. 343

[52Ibid., p. 370

[53Ibid., p. 362

[54Ibid., p. 372

[55Ibid., p. 382

[56Niels Bohr,La théorie atomique et la description des phénomènes in Physique atomique et connaissance humaine, Paris, Gallimard, 1991, p. 111

[57Michel Bitbol, Op. Cit., p. 385

[58Ibid., p. 384

[59Ibid., p. 386

[60Ibid.

[61Ibid., p. 385

[62Ibid., p. 386

[63Ibid., p. 387

[64Ibid., p. 388

[65Ibid., p. 439

[66Ibid., p. 443

[67Ibid., p. 449-450

[68Ibid., p. 450

[69Ibid., p. 452-453

[70Ibid., p. 454

[71Ibid., p. 457

[72Ibid., p. 461

[73Ibid., p. 467

[74Ibid., p. 59

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