ISSN 2269-5141

Accueil > Coups de coeur > Gabriela Manzoni : Comics retournés

Gabriela Manzoni : Comics retournés

vendredi 24 février 2017, par Nicolas Rousseau

« ... et l’amour, l’amour surtout que je traque, abîme, et qui ressort de là, pénible, dégonflé, vaincu… »
Céline [1]

« À quoi sert de courir après le bonheur alors que la déprime est à portée de main. » (slogan de La nuit de la déprime)

*

Les « comics retournés » de Gabriel Manzoni furent l’une des bonnes découvertes de l’année 2016 [2]. Reprenant des images de vieux pulps sentimentaux des années 50 et 60, Gabriel Manzoni a remplacé les textes des bulles et, à la place de mièvres phrases sur l’amour et le couple, voilà que ses personnages expriment des considérations pessimistes sur l’absurdité de la vie et les illusions de l’amour.
L’idée est en soi amusante et j’ai d’abord pris cela pour de simples « détournements ». Mais comme l’auteur l’explique dans sa préface, sa volonté n’est pas de se moquer des personnages ; elle est bien au contraire de restituer « le sens authentique des mots que la bulle originelle aurait dû exprimer ». Si ces comics sont vraiment comiques, c’est parce que le « retournement » ne fait pas dire aux personnages le contraire de ce qu’ils pensent, mais révèle au contraire le fond de leur pensée, un peu à la façon d’une psychanalyse. L’auteur parle pour sa part d’un procédé cinématographique : elle a retourné les images comme on retourne une scène, cette fois-ci avec le bon texte.

Et à la réflexion, il semble logique que des individus n’éprouvant que des sentiments aussi superficiels, incapables de prononcer autre chose que des banalités, souffrent d’une profonde insatisfaction ; par exemple cette jeune femme, en larme devant son miroir, dont le reflet a déjà la corde au cou : « La Rochefoucauld a raison... On se console d’être malheureux par un certain plaisir qu’on trouve à le paraître » (page 92).

Plus vrais que nature, ces comics sont une recherche de la vérité sur les sentiments, les passions, les conflits vécus par ces personnages de papier, irréels en ce qu’ils sont trop beaux, mais si proches de nous, en ce qu’ils en expriment ce que nous voudrions que soit cette réalité, quand elle nous dégoûte : propre, belle, sans conflit. La fausseté des sentiments, les illusions auxquelles on sait ne plus pouvoir se raccrocher, l’incapacité à aimer, tout cela Gabriela Manzoni le met très bien en scène.
Il est en effet trop tard pour ses personnages : leurs rêves se sont dissipées, la fuite dans l’idéal n’est plus possible. Dans les bras d’un homme en costume, une femme blonde fixe le lecteur de ses yeux noirs : « Finalement, la vie n’est qu’un vaste orphelinat où les pensionnaires cherchent en pure perte à s’adopter entre eux » (page 80). Le pessimisme de ses personnages a l’ambiguïté de tout pessimisme : on ne sait pas si en l’exprimant, le personnage est lucide sur la vie en général, ou seulement sur sa propre vie. Ou s’il ne se complait pas dans le malheur parce que c’est pour cela qu’il est le plus doué ? [3].

Le lecteur cultivé pourra évidemment retrouver dans ces répliques des citations sans guillemets de philosophes connus pour voir la vie en noir (La Rochefoucauld, Schopenhauer, Cioran, Frédéric Schiffter...) mais ce n’est peut-être pas la meilleure façon de lire ce recueil. Mieux vaut jouer le jeu et faire comme si c’était vraiment Bud, Hilary, Stan ou Flo qui avaient eu ces pensées, dans des accès de lucidité que l’auto-dérision parvient difficilement à rendre moins douloureuse. Trop paresseux pour vivre mais trop lâches (ou trop vaniteux) pour mourir, les personnages de Manzoni barbotent dans un entre-deux saumâtre. Ils n’ont pas des idées noires à la Franquin, plutôt des idées vert-de-gris. Superficielles par profondeur, mais guère au sens où Nietzsche louait cette qualité chez les Grecs, les femmes de Manzoni ne savent plus quoi faire : « Je vais aller me deshabiller. C’est la seule solution » (page 151). Quant aux hommes, brutaux, cyniques, revanchards, ils sont des perdants qui n’ont pas encore tout à fait accepté leur défaite. Un jeune premier partage son parapluie avec son amie, qui le regarde avec les yeux de l’amour et il lui avoue : « Ce que je fais du matin au soir ? Mais comme tout le monde... je me subis de mon mieux » (page 59).
Les relations hommes/femmes sont donc de l’ordre du conflit plus ou moins larvé, du rituel d’humiliation et leurs dialogues sont des vengeances en parole, comme si d’un coup, toute leur souffrance venait à ressortir. « Crois-moi ! Tout ce que j’entreprends fait un malheur ! – Oui, le tien !... » (page 64).

A côté de problèmes passionnels de tous temps, Gabriela Manzoni réserve quelques références et piques bien senties au monde contemporain : ainsi (page 50), avec Ian, pilote de chasse qui se met à philosopher et se fait presque le ventriloque de Pascal (réécrivant lui-même Tertullien) : « Sans doute, les affaires humaines ne valent pas que nous les prenions au sérieux, mais nous y sommes forcés et c’est là notre infortune... » N’est-ce pas la seule pensée qui devrait venir dans un tel moment ? Précisons en effet que Ian s’apprête à lancer une « frappe chirurgicale »...

Graphiquement, Manzoni réussit à transformer certaines vignettes en images de drames sordides ; parfois de films noirs qu’on aimerait tant voir tournés, comme avec ce gros plan d’une main serrant un révolver devant une fenêtre éclairée par la pleine lune : « Ce n’est pas parce que j’avais déjà un pied dans la tombe, que j’allais me laisser marcher sur l’autre !... » (page 169)

Manzoni réussit ses retournements les plus drôles quand elle donne vraiment l’illusion que le personnage a réussi à admettre la vérité sur son histoire, qui se résume généralement à des échecs et aux névroses qui s’en sont suvies. Et plus les tourments des héros sont compliqués, plus on en rit : « Avec lui, je suis allée directement de l’hypocrisie au cynisme sans passer par la sincérité... J’ai été honnête avec moi-même » (page 53). Ou cette blonde, en pleurs sur son lit : « Je le déteste quand il va broyer du noir dans son coin... sans moi ! » (page 101). Les héros de Manzoni atteignent une forme de lucidité qui s’apparente à une guérison, c’est-à-dire en bonne logique freudienne, à l’abandon de tout espoir de guérison : « Après bien des déchirements, Peter et Lauren finirent par admettre que dans un couple la névrose de l’un n’est pas forcément compatible avec la névrose de l’autre. Ils riaient de bon coeur de l’échec total de leur amour » (page 168).

Ces aveux ne sont-ils au fond pas plus touchants, car plus sincères, que l’indigeste marmelade sentimentale que promeut la culture de masse ? (Mais à son corps défendant, la télé-réalité est sur ce point peut-être plus proche de la vérité que la plupart des films hollywoodiens : car ceux-ci mettent en scène des histoires d’amour aseptisées, parfaites même quand elles sont tragiques ou tumultueuses, alors que dans la télé-réalité, on trouverait un certain élange d’exaltation niaise de l’amour pur mélangé à l’expression permanente de rancoeurs entre les candidats. Il y a évidemment bien peu d’amour réel dans tout cela, mais du moins n’y a-t-il pas que le fantasme de l’amour pur.)

A leur façon, les héros de Manzoni, dans ces images en couleurs pastels qui leur donne souvent un teint affreux, nous parlent quand même de l’amour, même si ne leur en reste que très peu. Ces individus peuvent nous toucher parce qu’ils ont tout de même essayé d’aimer, même s’ils ont échoué et que cela vaut peut-être mieux que de n’avoir jamais eu au moins l’illusion d’aimer. A lire ces comics, on peut évidemment se demander si ces déceptions sont un échec de l’amour ou si c’est l’amour qui est directement responsable de ces cruelles désillusions. Dans ce cas, l’amour ne serait qu’une passion folle et la plus folle de toutes, et il n’y aurait pas lieu de distinguer un amour véritable d’une passion égoïste. Il vaudrait alors mieux n’avoir jamais aimé.

Pour répondre à Chanut qui lui demande ce qu’est l’amour, Descartes [4] distingue entre un amour de bienveillance, porté vers l’autre, et un amour de concupiscence, qui n’est pas véritablement de l’amour, mais un simple désir sexuel. « A quoi j’ajoute que plusieurs autres passions, comme la joie, la tristesse, le désir, la crainte, l’espérance, etc., se mêlant diversement avec l’amour, empêchent qu’on ne reconnaisse en quoi c’est proprement qu’elle [l’amour] consiste. Ce qui est principalement remarquable touchant le désir ; car on le prend si ordinairement pour l’amour, que cela est cause qu’on a distingué deux sortes d’amours : l’une qu’on nomme amour de bienveillance, en laquelle ce désir ne paraît pas tant, et l’autre qu’on nomme amour de concupiscence, laquelle n’est qu’un désir fort violent, fondé sur un amour qui est souvent faible ». Selon Descartes, on ne pourrait donc réduire l’amour au désir sexuel, comme le fait par exemple Schopenhauer, ni le confondre avec une passion monomaniaque et destructrice, comme Céline dans Voyage au bout de la nuit. De telles démystifications pessimistes de l’amour pourraient bien appartenir au genre des fausses désillusions, qui en prétendant réduire à rien leur objet le manquent en fait complètement. Bardamu a beau clamer que « l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches », rien ne dit que l’amour fasse principalement de nous des caniches, ni qu’il nous mette en contact avec l’infini. Mais il est vrai que, quoique l’amour ne se réduise pas à une passion folle, il a plus que tout autre passion le pouvoir d’en développer chez l’homme. Comme le dit Rousseau : « Le véritable amour, quoiqu’en dise, sera toujours honoré des hommes : car, bien que ses emportements nous égarent, bien qu’il n’exclue pas du cœur qui le sent des qualités odieuses, et même qu’il en produise, il en suppose pourtant toujours d’estimables, sans lesquelles on serait hors d’état de le sentir » [5].

La réponse de Descartes serait semblable à celle de Rousseau, avec une nuance supplémentaire qui ne laisse pas de surprendre. Dans la suite de sa lettre, en réponse à Chanut qui lui demande lequel des deux « déréglements » est le plus fort, l’amour ou la haine, Descartes cherche d’abord à savoir laquelle des deux passions mène le plus au vice. Il montre d’abord que l’amour, en tant qu’il me porte à aller vers l’être aimé, dispose mieux à la vertu, tandis que la haine suscite tout de suite en moi des pensées mauvaises. Cependant, les choses sont plus compliquées : l’amour peut en effet me rendre vicieux si la personne aimée me fait du mal ; alors que la haine, en tant qu’elle me porte à fuir la personne haïe, ou à la détruire, peut au contraire m’empêcher de devenir vicieux en la fréquentant ! La haine peut donc être bonne et l’amour mauvais. Mais la haine ne peut être bonne qu’indirectement, tandis que l’amour ne peut être mauvais pour moi qu’indirectement, car en lui-même, l’amour dispose à la raison et à la vertu ; de sorte que c’est la haine qui peut le plus faire souffrir et qui mène le plus au vice. « Au contraire, ceux qui s’adonnent à aimer, encore même que leur amour soit déréglé et frivole, ne laissent pas de se rendre souvent plus honnêtes gens et plus vertueux que s’ils occupaient leur esprit à d’autres pensées ». A en croire Descartes, ce n’est donc pas parce qu’on badine en amour qu’on badine avec la morale ; on pourrait donc être libertin en amour sans tomber dans la dépravation morale -ce qui comme on sait, a été au 18ème siècle, la ligne de défense des penseurs athées et matérialistes contre les accusations d’immoralité dont ils ont été l’objet. Mais Descartes n’aurait manifestement pas soutenu cette accusation, au contraire par exemple d’un Bossuet qui s’en prenait à « cette impetuosité, ces emportements, ce hennissement des coeurs lascifs » [6] qui seraient enfin « supprimés » le jour de la Résurrection !

Descartes poursuit sa comparaison de la haine et de l’amour en se demandant laquelle des deux passions procure le plus de satisfaction : pour ressentir plus de joie à haïr autrui qu’à l’aimer, il faudrait éprouver une volupté « semblable à celles des démons », selon lui, si bien que c’est l’amour qui apporte plus de contentement (Ici, je pense qu’on ne trahirait pas Descartes en précisant ceci : il se pourrait dans les faits que certains individus aient dans la vie connu plus de plaisir à haïr qu’à aimer, mais c’est sans doute parce qu’ils n’ont pas vraiment aimé : dans l’absolu, l’amour procure plus de plaisir). Descartes précise qu’on ne peut pas attribuer directement à l’amour les souffrances qui s’ensuivent mais uniquement à ces « désirs téméraires et ces espérances mal fondées » qui l’accompagnent. L’amour se trouve donc là encore innocenté : il peut être accompagné de passions tristes, mais celle-ci ne viennent pas de lui.

Descartes se demande enfin laquelle des deux passions mène le plus à l’excès. Il constate que l’amour a d’une part beaucoup plus de vigueur et d’autre part, que les passions comme la colère tendent à emprunter leur force à l’amour. La haine, passion froide et plus lâche, semble pour Descartes propre à détruire son objet, mais son objet uniquement, tandis que l’amour, voulant protéger son objet, serait prêt à détruire tout le reste ! Ce qui montre selon Descartes que « même les plus grands et les plus funestes désastres peuvent être quelquefois, comme j’ai dit, des ragoûts d’une amour mal réglée ».

A cause de ces passions, l’amour dégénérerait, il deviendrait un véritablement « déréglement » en faisant perdre à l’âme sa maitrise sur le corps (le traité sur Les Passions de l’âme est publié deux ans plus tard, en 1649). Descartes semble ici soutenir la thèse peu originale que l’amour peut faire perdre la raison et mener alors à toutes sortes d’excès, mais il termine sa lettre par cette remarque plus surprenante, que les « ragoûts » en question peuvent « servir à la [l’amour] rendre plus agréable, d’autant qu’ils en enrichissent le prix ». Ainsi, même si les excès ne viennent pas de l’amour lui-même, ces dérégléments comme la volonté de tout détruire pour la personne aimée, qui semblent si éloignés de l’amour de bienveillance décrit plus haut, ne nuiraient pourtant pas à l’amour, au contraire ! In fine, l’amour serait donc la plus grandes des passions : plus vertueuse et plus plaisante que la haine, mais aussi plus dangereuse car cause possible de plus grands excès, ce qui en somme en ferait tout le charme.

Dès lors, si l’amour peut faire perdre la raison, il se peut qu’on doive choisir entre une vie de passion amoureuse ou une vie rangée, à supposer qu’on puisse vraiment choisir entre la passion et la raison. A moins qu’il ne soit pas raisonnable de refuser l’amour au nom de la raison ?... Les personnages de comics auraient donc eu raison quand ils ont voulu aimer, quand bien même cela était voué à l’échec... Question fort délicate à trancher comme on le voit, et que je n’aurais certainement pas la prétention d’aborder plus longtemps dans cette recension. Comme Gabriela Manzoni le fait dire à ce gangster, cigare aux lèvres et révolver au poing : « Hé, Bud ! Je ne nie pas les charmes de la controverse, mais là, il nous faut conclure ! » (page 188).

Après cette lecture, on ne peut qu’espérer la parution d’un prochain tome, où l’on retrouvera par exemple cet inédit sur la page Facebook de l’auteur (publié le 21 octobre 2016) : Jean-Claude, costume vert et cravate rayée d’un goût indéfinissable, qui admet affligé : « je manque de volonté de puissance ! » et à qui sa femme (ou sa maîtresse, on ne peut jamais savoir) lance, sarcastique : « Essaie le nietzschéisme de gauche ! »

Notes

[1Lettre à Gaston Gallimard d’avril 1932, accompagnant l’envoi du manuscrit de Voyage au bout de la nuit.

[2Gabriela Manzoni, Comics retournés, Séguier, 2016.

[3N’est-ce pas le cas chez un Schopenhauer, dont la sombre métaphysique repose en somme sur quelques expériences de jeunesse, ou plus encore chez Cioran, dont tout l’art consiste à accumuler les remarques les plus noires et les plus désespérantes sur la vie ? Mais il est sans doute vrai que ces pessimistes avaient besoin en quelque sorte de se purger de leurs mauvaises humeurs en les mettant dans leurs livres. Y déverser leur mélancolie était une bonne façon de ne pas se laisser empoisonner par elle, et il est de fait raisonnable d’utiliser le livre comme exutoire, afin de conserver pour la vie ses bonnes humeurs. On peut penser qu’il y a une certaine jubilation, de ce fait, à écrire des textes pessimistes.

[4Lettre du 1er février 1647, reprise dans Descartes, Lettres sur l’amour (D. Kambouchner éd.), Mille et une nuits, 2013.

[5Emile, IV.

[6Bossuet, « Sermon pour le jour des morts, sur la résurrection dernière », lisible à cette adresse.

SPIP | Espace privé | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0

Conception, réalisation et design : Jean-Baptiste Bourgoin