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Herman Van Breda : Sauver les phénomènes

Le sauvetage de l’héritage husserlien et la fondation des Archives-Husserl

lundi 29 octobre 2018, par Jean-Daniel Thumser

L’œuvre de Edmund Husserl est considérable et ne cesse de renouveler le champ des études phénoménologiques au rythme des parutions et des traductions des inédits issus d’un fonds constitué d’environ 40000 pages de manuscrits sténographiés. Or, cette œuvre aurait pu ne jamais nous parvenir si le Père Herman Van Breda n’avait pas pris l’initiative de transférer l’ensemble de ces documents de Freiburg im Breisgau à Leuven avant que les lois de Nuremberg ne mènent à les détruire. Ces lois avaient jusque-là destitué Husserl – converti depuis bien des années au protestantisme – de sa nationalité et empêché la tenue de conférences en Allemagne alors qu’il était considéré comme l’un des plus grands esprits de son temps. Comme l’écrivaient Husserl et sa femme à leur cousin, l’étonnement et le désarroi étaient leur comble :

« Mais tu dois et tu veux sûrement savoir comment ça va pour nous, et ce que connaît ton illustre cousin comme expériences de vieillesse, lui qui a été le plus célèbre des philosophes Allemands et qui, après le décret des nazis, n’est plus un Allemand » [1].

L’ouvrage que nous commentons ici, intitulé Sauver les phénomènes, Le sauvetage de l’héritage husserlien et la fondation des Archives-Husserl [2] retrace l’histoire de ce transfert, de même que la constitution de la communauté des chercheurs en phénoménologie grâce au concours du Père Van Breda. Il relate cette épopée qui, selon les mots de Jan Patočka, a fait « que Husserl soit aujourd’hui un classique dans le monde francophone et dans l’Europe de l’après-guerre » (Postface, p.89). Publié à l’origine en 1959, ce texte est paru pour la première fois sous le titre Husserl et la pensée moderne. Husserl und das Denken der Neuzeit. Actes du deuxième colloque international de phénoménologie, aux éditions Martin Nijhoff. Cette nouvelle version aux éditions Allia est la bienvenue, car elle représente une occasion unique pour le lecteur de prendre connaissance de l’histoire des Archives-Husserl dans un format actualisé et accessible.

Le récit

Le statut particulier de cet ouvrage nous engage à procéder à un résumé des péripéties du Père Van Breda et de ses acolytes. Nous tenterons en outre d’apporter des détails supplémentaires à ce récit autobiographique à partir des lettres personnelles de Husserl et de sa femme.

L’auteur nous amène dès les premières lignes au cœur de son aventure en apportant maints détails qui mettent en lumière les motivations qui étaient initialement les siennes. Dans un style soutenu et rigoureux, mais empreint d’enthousiasme, il nous fait part de ses premiers pas en ce qui concerne ses recherches sur la phénoménologie husserlienne. Âgé de 27 ans, l’auteur a décidé de consacrer son mémoire de licence, préparé à l’Institut supérieur de philosophie de l’université de Louvain, à l’étude de la réduction phénoménologique à partir des travaux de Husserl précédant 1914, soit peu ou prou jusqu’au premier volume des Ideen. Ce travail préliminaire devait donner lieu à l’élaboration de sa thèse de doctorat. Or, un tel travail nécessitait, pour être exhaustif, d’explorer les manuscrits inédits de Husserl – manuscrits annoncés dans ses œuvres à partir de 1930, mais que seuls quelques fidèles pouvaient consulter. « Comme tous les lecteurs attentifs des travaux que Husserl avait publiés vers 1930, j’avais remarqué qu’il y signalait, à plusieurs reprises, l’existence de textes philosophiques, écrits par lui, mais non encore publiés. Il y ajoutait même qu’il avait autorisé la consultation de ces textes à certains de ses disciples de la dernière heure » (p.8). Ce faisant, l’auteur entreprit de se rendre à Freiburg im Breisgau afin de rencontrer la femme de Husserl, de même que ses plus éminents et fidèles disciples : Eugen Fink et Ludwig Landgrebe. Cette tâche était d’autant plus pressante que l’auteur était conscient des ravages que pouvaient engendrer les mesures mises en place par les nazis dès 1933 pour l’héritage légué par Husserl. Bien qu’il ne le savait pas à ce moment précis, il allait réaliser le vœu le plus cher de Husserl, à savoir rendre accessible et consultable l’ensemble de son Nachlass destiné à être lu par les futures générations de philosophes : « Les futures générations me découvriront déjà. Ceci est cependant mon devoir et il en découle ce travail soucieux : un héritage utilisable et éventuellement un ouvrage général de fond » (Lettre de Husserl à Roman Ingarden, 11.VI.1932) [3].

Or le Père Van Breda n’avait pas pour unique souhait de consulter les manuscrits inédits. Il envisageait d’ores et déjà, avant son départ pour Freiburg, de proposer à Malvine Husserl de délocaliser l’ensemble des papiers de son mari pour les mettre en sécurité. Ce souhait, il en avait tout d’abord fait part au directeur de l’Institut auquel il était rattaché, monseigneur Noël, lequel n’avait cessé, de 1930 à 1940, de souligner l’importance de la phénoménologie lors de ses cours. Ce fut donc avec joie qu’une telle proposition fut accueillie par l’ensemble des chercheurs de Louvain. Il ne restait alors qu’à convaincre les légataires du Nachlass et les disciples de Husserl de participer à cette tâche, du moins c’est que se disait Van Breda. Il ne savait pas encore qu’il ne s’agirait que de la partie la plus simple à réaliser. En effet, dès son arrivée à Freiburg en août 1938 – soit près de quatre mois après la mort de Husserl –, Malvine Husserl, Fink et Landgrebe acceptèrent sans difficulté aucune de participer au transfert de l’œuvre posthume de Husserl. Ce qui permettait à la veuve de Husserl se survivre à la mort de son mari et à un contexte politique hostile n’était autre que la conviction que son œuvre devait être partagée : « ce qui la soutenait surtout, au cours de ces années tragiques, c’était la croyance inébranlable qu’elle avait dans la valeur du message philosophique de son mari » (p.17). La plus grande des difficultés demeurait ainsi d’ordre logistique et politique. En l’occurrence, de quelle façon serait-il possible de transporter près de 100 kilos de manuscrits rédigés par un juif naturalisé en dehors de l’Allemagne nazie, de même que les 2700 ouvrages de sa collection personnelle ? Demeurait également cette autre difficulté : comment déchiffrer les documents sténographiques ? « En règle générale », Husserl « suivait d’assez près la méthode dite Gabelsberger […]. Mais, au cours des cinquante ans qu’il l’avait utilisée, Husserl s’était forgé toute une série d’abréviations de sa propre invention » (p.25). Il était par conséquent de première importance de pouvoir collaborer de près avec des spécialistes formés par Husserl lui-même et seuls ses deux assistants, Fink et Landgrebe, étaient en mesure de traduire les manuscrits laissés par Husserl et de leur apporter une unité. Dans deux lettres, l’une de 1926, l’autre de 1930, Husserl et sa femme exposent leur confiance et leur admiration envers Landgrebe et Fink :

« L’assistant privé Landgrebe s’améliore bien, il écrit de nombreux manuscrits importants et essaie de leur apporter une unité. Ce serait une chance pour ce jeune homme, mais aussi pour la science, s’il réussissait à faire connaître l’un ou l’autre de ces manuscrits littéralement jusqu’à les faire publier. Car la masse des manuscrits est si grande que mon mari ne peut assurément le réaliser tout seul, compte tenu de son mode de travail plus que critique ». (Lettre de Malvine Husserl à Roman Ingarden, 16.IV.1926) [4]

« J’ai formé le Docteur Eugen Fink comme un assistant idéal, durant les promenades quotidiennes je lui parle de tous les travaux, de toutes les tentatives, de tous les plans ». (Lettre de Husserl à Roman Ingarden, 19.III.1930) [5]

Il allait donc de soi qu’au moins l’un de ces deux chercheurs soit recruté aux futures Archives-Husserl de Louvain afin de rendre compréhensible l’ensemble des manuscrits. Mais il fallait notamment envisager un futur pour Malvine Husserl, car il était évident pour tous qu’elle ne pourrait se soustraire à un destin funeste en Allemagne. Si l’on souligne ici le rôle crucial de Van Breda, de Fink et de Landgrebe, il ne faut pas oublier que l’ensemble de cette entreprise dépendait entièrement de Malvine Husserl, une femme d’exception : « Madame Husserl possédait éminemment le don de courage, et sa force de décision, même aux heures les plus tragiques, était à bon droit devenue proverbiale dans le cercle de ses amis » (p.30).

Ce projet fut ainsi progressivement mis en branle et il fallut y trouver une solution au niveau logistique. Lors d’un rendez-vous avec Landgrebe, Van Breda apprit que ce premier s’était attribué une tâche similaire à la sienne. En effet, Landgrebe rendait régulièrement visite à Malvine Husserl afin de récupérer quelques manuscrits pour les retranscrire par la suite à Prague, son lieu de résidence. Quelque 1500 pages de manuscrits avaient de la sorte été emportées par Landgrebe, notamment grâce à un financement modeste du Cercle philosophique. Quelle fut sa joie lorsque celui-ci apprit que Van Breda proposait d’amener l’ensemble de l’œuvre à Louvain afin de lui donner l’envergure qu’elle méritait ! Néanmoins l’établissement d’un centre de recherches dédié à l’œuvre posthume de Husserl et la participation d’un spécialiste ne pouvaient se faire sans un financement conséquent, ce à quoi ne pouvait répondre positivement le directeur de thèse de Van Breda, M.Dopp. L’enthousiasme avec lequel ce dernier répondait au projet de son élève ne correspondait nullement aux restrictions dont il faisait mention. Il fallait selon lui se résoudre au fait que « l’avenir économique […] semblait trop incertain pour pouvoir prendre quelque engagement pour l’avenir » (p.38). Face à cela, Van Breda n’avait d’autre choix que de réaffirmer sa foi inébranlable en son projet à Malvine Husserl, laquelle comprenait aisément l’inquiétude présente dans cette première réaction. Or, ni Van Breda ni Malvine Husserl n’auraient imaginé ce qui se produisit alors. La crise de Munich débutait et nul ne pouvait envisager d’autre scénario qu’une guerre imminente. Il fallait dès lors de toute urgence « faire transporter en dehors de Fribourg toutes les pièces de l’héritage spirituel de Husserl ou du moins ses manuscrits » (p.41). De concert, les deux acolytes décidèrent immédiatement de déplacer les documents en dehors de l’Allemagne. La situation géographique de Freiburg permet d’ordinaire de réaliser facilement cette tâche, mais l’éventualité d’une guerre avec la France empêchait d’emporter les documents de l’autre côté du Rhin. Pourtant, le véritable danger ne venait pas de l’extérieur du pays : « Le moindre décret des maîtres du jour, et même la moindre lubie de l’un ou de l’autre des chefs locaux pouvait avoir pour comme conséquence immédiate la destruction totale de tout ce que madame Husserl conservait avec tant de diligence » (pp.41-42). C’est à ce moment précis que Van Breda eut l’idée de contacter les services diplomatiques pour mettre en sécurité l’ensemble du corpus posthume. Les services diplomatiques détenaient, selon lui, le privilège de l’extraterritorialité. Or, ce n’est le cas que pour l’ambassade localisée à Berlin.

C’est à ce moment qu’intervint une religieuse proche de la famille Husserl qui proposait d’emporter les manuscrits avec elle lors d’un voyage à Constance. À seulement quelques kilomètres de la Suisse, cette ville permettrait de mettre les papiers en sécurité. Van Breda, sensible au contexte politique pour le moins tendu et conscient de la difficulté d’une telle entreprise, demeurait sceptique face à une telle proposition : « Je dois avouer que, dès que cette proposition fut introduite, j’avais des doutes quant à la possibilité de la réussir. Je croyais de surcroît que la situation internationale pouvait entraîner sous peu la fermeture de toute frontière de sorte que l’on risquait sans doute de se voir arrêté au beau milieu des opérations » (p.50). Cette entreprise fut effectivement infructueuse. « Les religieuses de la maison de Constance […] étaient d’avis que le transport de ces documents en Suisse était une opération qui comportait, à ce moment, des risques terribles (pp.51-52). Il fallut donc se résoudre à rejoindre la ville de Berlin afin d’y rencontrer les personnes aptes à sauver les manuscrits via le service diplomatique belge. Or cette tâche demandait aux ayants droit de la famille de signer un papier selon lequel Van Breda, en tant que citoyen belge, était propriétaire de l’ensemble des documents. Mais plutôt que de signer un tel accord, Van Breda eut l’idée de ruser et de signer un second contrat selon lequel il rendrait l’entière propriété de ces documents aux ayants droit originels une fois que les documents se trouveraient en sécurité à Louvain. Sans surprise, Malvine Husserl accepta d’emblée cette proposition.

« Avec l’aide de M.Fink et d’une juriste juive qui représentait les intérêts de la famille Husserl, deux textes furent élaborés et mis au point » (p.55).

Ce faisant, Van Breda se mit en route pour Berlin et il y trouva un accueil plus que favorable en la personne de M. le vicomte J.Berryer – alors secrétaire de l’ambassade – dont il souligne l’importance. Ce dernier accepta immédiatement de protéger les manuscrits en les conservant dans un coffre-fort à l’ambassade dès le lendemain de leur rencontre, mais ne pouvait assurer l’envoi de ces papiers sans l’accord préalable de l’ambassadeur et, en amont, du ministère des Affaires étrangères de Bruxelles. S’ajoutait ainsi une difficulté de plus pour Van Breda malgré l’heureuse nouvelle venue de la part du secrétaire de l’ambassade. « L’essentiel de l’œuvre husserlienne était enfin en lieu sûr » (p.57), mais l’ambassade n’était qu’une étape. Il fallait au plus vite les faire sortir de l’Allemagne nazie pour leur assurer, pensait-il, une sécurité absolue. Pareillement, Van Breda avait hâte de quitter ce pays : « La crise de Munich en était à son paroxysme. Tout le monde considérait la guerre comme inévitable et le début des hostilités comme imminent » (p.58). L’angoisse le tenaillait continuellement. Plus rien ne le retenait alors en Allemagne et il fit connaître ses intentions et les résultats obtenus à Malvine Husserl.

La perspective du retour en Belgique rassurait l’auteur. Or son arrivée au plat pays fut un désenchantement. « La mobilisation y battait son plein et ne semblait pas être une réussite. Tout était en désordre, et une sourde colère montait contre ceux qui occupaient la moindre fonction responsable. En ces jours, le bon sens tant vanté des Belges venait, je crois, de disparaître » (p.61). Il fallut plusieurs jours pour revoir ses collègues, certains étant mobilisés. Il raconta alors à ses maîtres ses dernières péripéties qui, rappelons-le, ont eu lieu en moins d’un mois ! Félicité pour son courage et son engagement, Van Breda dut néanmoins se résoudre à accepter les appréhensions de ses supérieurs, lesquels acceptaient sans difficulté la venue des manuscrits, mais ne pouvaient en aucun cas assurer ni la création d’un tel centre ni son bon fonctionnement sans s’être assurés d’un apport financier conséquent et constant de la part des différents fonds belges. « Cette réserve, écrit-il, je ne devais toutefois pas l’interpréter comme un refus de la part des responsables de la maison. Elle ne faisait que traduire la profonde hésitation qu’un projet de cette envergure ne pouvait manquer de soulever chez tout homme sensé, même s’il désirait s’en charger » (p.63). Toutefois, monseigneur s’empressa de prendre contact avec le Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, M. Paul-Henri Spaak, lequel donna immédiatement son approbation au transfert des manuscrits à Louvain. Le transfert serait effectivement réalisé avant la fin du mois de novembre 1938, soit à peine trois mois après la première visite de Van Breda à Freiburg. Il restait alors à trouver une solution pour mettre sur pied les Archives-Husserl.

Van Breda eut l’idée pour le moins audacieuse de ne pas uniquement travailler avec l’Institut auquel il était rattaché, mais de « constituer les archives […] sous l’égide des quatre universités belges réunies » (pp.66-67). Parmi ces universités, d’éminents spécialistes de la phénoménologie pourraient appuyer cette démarche et trouver les financements nécessaires à l’établissement d’un centre dédié au père de la phénoménologie. Van Breda entreprit alors de contacter différents chercheurs en omettant de prévenir ses supérieurs, ce qui représente sans nul doute une entrave à la hiérarchie, et put s’assurer de leur soutien. À son retour à Louvain et contrairement à ce dont Van Breda s’attendait, à savoir des remontrances de la part des membres de l’Institut, il fut au contraire surpris d’apprendre que monseigneur Noël avait pris pour sa part d’immenses décisions qui donneraient naissance aux archives. « En moins de dix jours, et au prix de multiples déplacements et visites, cet homme déjà âgé et qui était de surcroît presque aveugle » (p.69) avait obtenu du recteur de l’université l’accord de principe permettant de créer les archives et avait par la même occasion réussi à convaincre les évêques qui forment le conseil d’administration. Durant le même laps de temps, il avait également envoyé une demande aux fondations belges de recherche scientifique afin d’obtenir les fonds nécessaires au bon fonctionnement du centre. Ni plus ni moins. Fort de ces soutiens, Van Breda put assister à la création des Archives-Husserl à la date du 27 octobre, jour auquel ces engagements furent pris. Ludwig Landgrebe et Eugen Fink pourraient notamment rejoindre le centre et déchiffrer les manuscrits sténographiques. Il ne restait alors qu’à convaincre ces deux chercheurs et Malvine Husserl de rejoindre Louvain, ce qu’il entreprit immédiatement en les retrouvant à Freiburg et Prague. Chacun accepta cette offre et Van Breda eut également l’opportunité de rencontrer le directeur du Cercle philosophique de Prague qui s’occupait par ailleurs des Archives-Brentano. Demeuraient quelques difficultés pour chacun de déménager, difficultés qui ont ralenti le travail de déchiffrement des manuscrits, mais qui furent dépassées. Malvine Husserl, bien qu’âgée dans un pays qui lui était hostile, demeurait énergique et « réussit en outre à obtenir les permissions nécessaires pour emporter, non seulement le riche mobilier de sa belle maison, mais encore la bibliothèque importante de feu son mari » (p.77). Elle put entrer en Belgique le 20 juin 1939 grâce à l’aide de contacts politiques. Son séjour devait toutefois être provisoire, car elle souhaitait rejoindre les membres de sa famille émigrés aux États-Unis.

Alors que tout semblait aller pour le mieux, il fallut se rendre à l’évidence que les travaux n’avançaient guère suite à quelques problèmes logistiques, et la guerre imposa de revoir entièrement le mode de vie des membres du centre. Malvine Husserl dut vivre parmi des religieuses afin d’être en sécurité. Elle ne partira de Belgique qu’en mai 1946, soit six ans après son arrivée. Les bombardements alliés et l’incendie qui en résultait à Anvers – lieu où certains documents étaient alors cachés – « détruisirent deux beaux portraits du jeune Husserl […] ainsi qu’une importante partie de sa correspondance, dont celle qu’il avait entretenue avec M. Martin Heidegger » (pp.79-80). Landgrebe et Fink ont été transportés dans le Midi de la France du fait de leur nationalité et Van Breda, lui-même, devait prendre les armes pendant trois mois et abandonner les archives sans savoir s’il les retrouverait à son retour. Les manuscrits présents à Prague étaient également en danger. Mais nous connaissons tous le destin qui leur était réservé et dès 1941, lorsque les chercheurs se retrouvèrent, « tous sans exception traitèrent les Archives comme une entreprise de famille, et portèrent sans hésiter la part des risques et périls qu’elle entraînait » (p.85).

Conclusion

La postface vient quant à elle compléter ce récit à partir de détails laissés en suspens par Van Breda. Toon Hosten, auteur de De pater en de filosoof. De reding van het Husserl-archief (Le Père et le philosophe. Le sauvetage des archives de Husserl) paru en 2018, ajoute quelques éléments qui rendent toute sa gloire à Van Breda. En effet, ce dernier n’a pas mentionné certaines de ses actions ni certaines personnes. « Il choisit consciemment ce qu’il ne dit pas, pour protéger certaines personnes ou pour ne pas compromettre certaines relations dont il pense avoir besoin plus tard » (p.92). On apprend en outre que Malvine Husserl souhaitait un moment déposer les manuscrits en Suisse chez l’ancien étudiant de son mari, Binswanger. Or celui-ci, convaincu par la politique de Hitler, refusa un tel arrangement. Van Breda omet également de mentionner les multiples juifs qui travaillaient pour lui et qu’il sauvaient ainsi de la mort. Pareillement, il met sous silence le sauvetage périlleux des manuscrits d’Edith Stein, fidèle assistante de Husserl. Ces derniers éléments nous engagent à donner toute son importance à l’entreprise courageuse de Van Breda : « il a risqué sa vie pour sauver celle des autres et sauvegarder les manuscrits de deux philosophes, en véritable héraut de la Libre Parole » (p.95).

En définitive, nous ne pouvons qu’être satisfaits face à la parution soutenue d’autant d’ouvrages relatifs à l’œuvre du père de la phénoménologie, de nouvelles traductions et de textes inédits en préparation à Leuven. Qu’il s’agisse des cours de 1927 intitulés Nature et Esprit, de la nouvelle traduction du premier volume des Ideen et d’autres traductions en cours (les Studien zur Struktur des Bewußtseins, les Manuscrits C sur la constitution du temps, etc.), la réception de l’ensemble de ces travaux dans le milieu universitaire français manifeste l’importante actualité de la phénoménologie et l’immense tâche à laquelle s’adonnent les chercheurs. Nous n’oublions pas la parution aux éditions Fayard de l’ouvrage du phénoménologue et romancier Bruce Bégout, Le sauvetage, également consacré aux aventures qui ont mené à la sauvegarde des manuscrits de Husserl. Ce roman de 368 pages, paru le 22 août 2018, vient compléter le récit autobiographique de Van Breda. Tout cela nous interpelle sur le geste héroïque du Père Van Breda, sans lequel la philosophie aurait été dépossédée d’une des œuvres les plus prolifiques de tous les temps.

Husserl aurait affirmé quelques jours avant sa mort avoir été témoin d’une chose merveilleuse. Peut-être avait-il entrevu le sauvetage de son œuvre dans les mains d’un homme de foi, le prolongement infini de sa vie au travers de ses travaux passés : « ’’J’ai vécu en tant que philosophe et je veux mourir comme tel’’. Il m’a dit le 13 avril : ’’Dieu m’a accepté avec grâce et m’a autorisé à mourir’’. Après un profond sommeil, il se réveilla avec une mine transfigurée et dit : ’’J’ai vu quelque chose de merveilleux’’ » (Malvine Husserl à Marchionini, 25.IV.1938) [6]

Notes

[1Edmund Husserl, Briefwechsel, Band IX : Familienbriefe, édité par Karl Schuhmann, The Hague, Kluwer, 1994, p.188

[2Herman Van Breda, Sauver les phénomènes. Le sauvetage de l’héritage husserlien et la fondation des Archives-Husserl, Paris, Allia, 2018

[3Edmund Husserl, Dokumente, Briefwechsel, Band III, Die Göttinger Schule, édité par Karl Schuhmann, The Hague, Kluwer, 1994, p.287 Nous traduisons

[4Edmund Husserl, Dokumente, Briefwechsel, Band III, Die Göttinger Schule, édité par Karl Schuhmann, The Hague, Kluwer, 1994, p.231 Nous traduisons

[5Edmund Husserl, Dokumente, Briefwechsel, Band III, Die Göttinger Schule, édité par Karl Schuhmann, The Hague, Kluwer, 1994, p.263 Nous traduisons

[6Edmund Husserl, Dokumente, Briefwechsel, Band III, Wissenschaftlerkorrespondenz, édité par Karl Schuhmann, The Hague, Kluwer, 1994, p.167 Nous traduisons

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