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Eric Sadin : La siliconisation du monde

jeudi 21 juin 2018, par Vincent Billard

Incontestablement, la première impression qui naît à la lecture du livre d’Eric Sadin, La silicolonisation du monde [1], consiste en une certaine perplexité du lecteur. Difficile de ne pas rester dubitatif et décontenancé après en avoir pris connaissance, et c’est de ce questionnement que nous voudrions faire part ici.

Sur le personnage lui-même et sur sa manière de faire, un article assez sévère de Xavier de la Porte avait, il y a quelque temps, attiré l’attention [2]. Il est vrai qu’il y a sans doute dans l’apparence que l’écrivain se donne, même s’il s’agit d’un argument en soi non-philosophique, quelque chose qui peut agacer ou étonner. Pourquoi, en effet, affecter ces manières et ses poses de « penseur profond », se présenter soi-même sous ces apparences étranges mi-dandy mi-donneur de leçons ?

Certes, l’apparence est un élément bien secondaire chez un philosophe, mais il est difficile de ne pas la relever lorsqu’elle paraît faire système (comme chez BHL, auquel fait référence de la Porte), et l’on peut toujours se demander quels risques on prend pour la réception de ses propres idées lorsque la forme même avec laquelle elles sont mises en avant paraît jouer un si grand rôle...

En ce qui concerne Sadin, une autre interrogation - elle aussi apparemment secondaire mais qu’il vaut la peine de signaler car elle peut dérouter certains lecteurs -, consiste dans son statut de « philosophe », si constamment mis en avant par lui-même et à propos duquel il paraît difficile de se faire une idée exacte, en dépit des relais médiatiques dont il bénéficie [3]. Autant l’on peut en effet reprocher beaucoup de choses à BHL, autant son parcours philosophique ainsi que ses références dans ce domaine sont connues de tous. Beaucoup plus difficile, mais certains y verront peut-être au contraire une qualité, est de cerner le philosophe Sadin puisque lui-même semble mettre un point d’honneur à rester le plus évasif possible concernant sa formation, son itinéraire intellectuel, ou encore les maîtres qui ont pu le guider.

Nous nous contenterons donc de ce statut autoproclamé de « philosophe » (de type clairement « continental » même s’il n’est pas sûr que cette distinction soit bien connue par Sadin lui-même, tant les références à des courants philosophiques contemporains précis et identifiables sont peu abondantes dans ses ouvrages), et plus exactement de « philosophe critique » tel qu’il aime à se définir, ce statut paraissant assez proche chez lui de cette autre notion, qu’il met également en avant pour se qualifier, de « lanceur d’alerte » (expression aujourd’hui à la mode par laquelle il faut entendre la désignation d’individus ayant pour tâche ou s’étant donné comme missions d’avertir le grand public des dangers insoupçonnés concernant telle ou telle domaine d’activités).

Le philosophe critique Sadin se présente donc comme un avertisseur à l’égard des dangers que ferait courir la technologie moderne sous toutes ses formes, technologie dont bien peu de choses sinon rien du tout ne paraît trouver grâce à ses yeux. Pour le dire rapidement : Sadin voit dans la technologie moderne la pointe avancée de l’ultra-libéralisme capitaliste contemporain, ce qu’il appelle le « technolibertarisme », danger le plus grand de notre époque, auquel lui-même invite à résister de la manière la plus farouche possible au nom de l’humanisme des Lumières et en se dirigeant de manière résolue vers une forme de décroissance (Sadin ayant appelé solennellement dans un journal à ce que chacun se défasse le plus possible de tous les objets technologiques en sa possession.

A : Un problème de langue

Sadin prétend d’abord mener son combat en tant que penseur, et c’est en ce sens qu’il faudrait comprendre son travail de philosophe : dénoncer ces dérives technologiques mais avec cette dimension supplémentaire, qui distingue son œuvre d’un banal avertissement, qu’il le ferait avec toutes les ressources de l’expression en français (c’est la fameuse « prétention littéraire » dont parle X. de la Porte). Comme Sadin le souligne dès l’introduction de son dernier ouvrage, il est certes un avertisseur « mais en y adjoignant une épithète à laquelle [il] tien[t] : celle de formaliste. Soit un souci de précision, de clarté et d’élégance de la langue qui s’oppose à la rhétorique vulgaire colportée par le monde numérico-industriel et ses suppôts, faite d’expressions à l’emporte-pièce et de slogans, forme de novlangue siliconienne partout pratiquée. » (p. 37)

Puisque lui-même insiste sur ce point, prétendant mener son combat avec cette arme que constitue « la clarté et l’élégance de la langue », il semble donc intéressant de commencer par aller y voir de plus près.
Or, justement, s’agissant de cette prétention « littéraire », on ne peut là encore qu’être pour le moins circonspect sur le cas d’Eric Sadin à la lecture même de son ouvrage.

En effet, et totalement à rebours de l’affirmation de l’auteur, les exemples de phrases bancales, mal construites, qui sonnent peu ou pas français abondent tellement qu’ils transforment souvent la lecture en véritable chemin de croix. Les fautes sont tellement nombreuses que l’on pourrait presque citer une phrase par paragraphe pour illustrer cette regrettable absence de maîtrise de la langue française. Le style n’est clairement pas l’apanage du philosophe Eric Sadin. Pour ne pas accabler l’auteur, mais bien faire comprendre l’ampleur du problème, contrairement à ce que lui-même affirme, on peut se contenter de pointer quelques exemples en se cantonnant à l’introduction, ce qui sera bien suffisant.

Dès le premier paragraphe de cette introduction, pour décrire le monde désormais hyper-connecté de la finance, on peut ainsi lire cette phrase : « Des individus aux traits tirés, dans un état d’extrême nervosité, énoncent des flots de paroles via leurs micros oreillettes ou pianotent frénétiquement sur leurs claviers. »

Passons sur le cliché consistant à « pianoter frénétiquement sur un clavier » d’ordinateur, même s’il s’agit d’une expression usée jusqu’à la corde. Le problème est qu’on n’énonce pas un flot, fût-il de paroles. On peut déverser un flot de paroles, voire débiter un tel flot, mais l’énoncer, sans être totalement inadéquat ou fautif du point de vue de la langue, apparaît clairement comme une mauvaise formulation. Et c’est ainsi dans quasiment tout l’ouvrage : tout y est mal ou laborieusement formulé.

Ailleurs, cette phrase peut dérouter : « La furie djihadiste fait planer le spectre virtuellement permanent du meurtre aveugle, suscitant de partout un climat d’effroi. » (p. 11) Un spectre « virtuellement permanent » est une chose pour le moins étrange et contradictoire, mais ce qui est certain c’est que susciter un climat d’effroi, en français correct, sonne assez mal et ajouter « de partout » ne sonne pas français du tout. Sans doute Sadin a-t-il voulu dire « engendrant partout un sentiment d’effroi » ; admettons. Page 15, on trouve encore : « Tragique épisode qui se télescopa à la crise du pétrole de 1973. » Se télescoper à n’est pas français, une chose peut se télescoper avec une autre, télescoper une autre, ou mieux deux choses se télescoper. Quant à savoir si un épisode peut télescoper une crise, il est fort peu probable qu’un linguiste puisse l’accepter... Et encore page 17 : « Au tournant des années 1970, le souffle utopique et le rêve de "changer la vie" s’épuisèrent peu à peu, et c’est alors une trajectoire moins enchanteresse et plus froide qui prendra le relais et prévaudra. » Dans cette phrase, presque tout est mal formulé. D’abord il est mal sonnant qu’un souffle, fût-il utopique, puisse s’épuiser peu à peu. Un souffle vient à manquer ou fait défaut, il peut encore à la rigueur s’amenuiser, mais ce qui s’épuise ce n’est pas le souffle lui-même c’est plutôt celui qui souffle. Admettons cependant l’idée, puisque la formulation, quoique maladroite, reste malgré tout admissible en français. Ce qui est inacceptable en revanche, c’est qu’une trajectoire puisse devenir plus froide. Une trajectoire elle-même n’est ni chaude ni froide, a fortiori ne devient-elle ni plus chaude ni plus froide. Une trajectoire peut devenir plus compliquée, moins rectiligne, plus aléatoire. Et à cette occasion, le mobile lui-même qui suit cette trajectoire peut devenir plus chaud ou plus froid, de même que la terre se refroidit ou se réchauffe à mesure que sa trajectoire la rapproche ou l’éloigne du soleil, mais la trajectoire elle-même ne constitue pas un sujet possible de changement de température. Enfin cette trajectoire, même sinueuse et plus difficile à parcourir, ne prend aucun relais ; un relais n’est pas le genre de choses qu’une trajectoire peut « prendre ». Permettons-nous de proposer à Eric Sadin une formulation en bon français de son idée, cela donnerait quelque chose comme : « Au tournant des années 70, le souffle utopique et le rêve de "changer la vie" perdirent peu à peu de leur force, et c’est alors sur une trajectoire moins enchanteresse et plus incertaine que la société s’engagera, mouvement qui finira par s’imposer. »

Relevons encore quelques passages : « Les phénomènes du réel sont saisis à la source et aussitôt mesurés, ouvrant un horizon virtuellement infini de fonctionnalités. » Si l’on admet que des phénomènes puissent être saisis à la source, on admettra difficilement qu’une telle saisie puisse « ouvrir » un horizon, lequel serait « infini » . L’horizon constituant une délimitation, il peut difficilement être infini, sauf si l’on veut dire par là que le paysage s’étend autour de nous à perte de vue, comme on peut en avoir l’idée au sommet d’une montagne... Mais qu’un horizon soit « virtuellement » infini » , voilà qui est encore plus acrobatique et quant à savoir ce que peut signifier exactement un horizon infini « de fonctionnalités » , on se perd en conjectures... Là encore, comme presque toujours avec Sadin, si l’idée reste à peu près compréhensible (pour peu que l’on se satisfasse d’une signification très imprécise et très générale), l’expression, elle, est déplorable.

Pour ne pas être accusé de sortir des phrases de leur contexte, prenons un passage entier et l’on se rendra compte de la difficulté posée par un ensemble d’idées aussi mal formulé.

Page 20 toujours, quelques lignes après la phrase problématique sur l’horizon virtuellement infini, on peut lire :

« Nous vivons le temps euphorique d’une économie numérique en plein épanouissement, appelée à monétiser chaque occurrence spatiotemporelle singulière. Car ce qui est nommé « économie de la donnée » - s’appliquant à terme à tous les phénomènes du monde et de la vie - est inépuisable. C’est le constat des limites structurelles de la croissance que balaie avec insolence ce modèle, et qui participe de l’enthousiasme planétaire à son égard. »

Qu’un temps soit euphorique, soit... mais que peut bien désigner une « occurrence spatiotemporelle singulière » ? Sachant que « occurrence » veut dire évènement, circonstance, occasion, dire d’une occurrence qu’elle est spatiotemporelle ne peut guère apparaître que comme une redondance, de même que le caractère singulier de « chaque occurrence » . Admettons donc, en formulant cette fois les idées correctement, que chaque événement, chaque situation, circonstance, etc, soit transformé en occasion de profit pour l’économie numérique. La troisième phrase de ce bref extrait, nous offre alors un bel exemple des difficultés de compréhension propres à la prose perpétuellement maladroite de Sadin (« la prose virtuellement perpétuellement maladroite » aurait-il sans doute écrit).

Dans cette phrase, le sens paraît en effet bien difficile à cerner. « Participer de » signifie en effet « appartenir au genre de » , « être de la même nature que quelque chose » , « avoir le caractère de » , « relever de » . Ainsi on pourra donner comme exemple classique les formulations suivantes : « Le jonglage et le mime participent des arts du cirque. » Ou encore : « L’espérance participe de la foi. » , « Les pièces de Molière participent de la comédie. »

Appliquée à la phrase de Sadin, la définition du verbe semble pour le moins confuse. La phrase veut dire apparemment qu’il existe des limites à la croissance liées à sa nature et que l’on peut faire le constat de l’existence de ces limites. Mais comment ce constat peut-il « participer de l’enthousiasme planétaire à son égard. » ? Qui ou qu’est-ce qui est désigné par « à son égard » ? À l’égard de quoi exactement y a-t-il un enthousiasme planétaire ? À l’égard du constat des limites de la croissance ? Cela paraît peu vraisemblable. Et comment ce constat pourrait-il être « de même nature que » , « relever de » , « avoir le caractère de » l’enthousiasme à son égard ? Une telle formulation n’a aucun sens... Peut-être se dira-t-on, par charité interprétative, que la phrase est mal construite et que c’est le « modèle » qui « participe de l’enthousiasme planétaire à son égard. ». Ce « modèle » autant que l’on puisse le comprendre par la phrase précédente est l’« économie de la donnée. » Ce que semble vouloir dire Sadin, c’est donc que cette nouvelle forme d’économie qui se charge de tirer financièrement profit de chaque instant de l’existence « balaie avec insolence » le « constat des limites structurelles de la croissance » . Soit, cette fois on peut comprendre ce qui est dit. Mais même dans ce cas, l’idée étant cette fois correctement formulée, on ne peut pas dire en bon français que ce modèle « participe de l’enthousiasme planétaire à son égard » . Car cela n’a pas de sens de dire qu’une chose participe d’elle-même, c’est-à-dire est de même nature qu’elle-même, relève d’elle-même, et il paraît bien peu probable de pouvoir « participer d’un enthousiasme » . Il faudrait dire pour que l’idée de Sadin ait du sens : « C’est le constat des limites structurelles de la croissance que balaie avec insolence ce modèle, et c’est ce qui explique l’enthousiasme planétaire à son égard. »

Comme on peut le voir, l’art d’exprimer correctement des idées un peu complexes est lui-même un art complexe, et il y a fort à craindre que faute de le maîtriser correctement (pour user ici d’un euphémisme) on ne puisse parvenir à formuler qu’un galimatias d’idées et de propositions difficilement compréhensibles.

Citons encore rapidement, toujours pour se limiter à l’introduction : « Le désir autrefois fasciné de Silicon Valley s’est transformé en une aspiration non dissimulée à dupliquer concrètement le modèle » , « la monétisation tous azimuts du témoignage de la vie » , « Cet élargissement du champ de la perception et de certains registres de l’action a forgé notre mode d’appréciation de la Toile » , « La vocation du numérique franchit un seuil, qui voit une extension sans commune mesure de ses prérogatives, octroyant un pouvoir hors-norme et asymétrique à ceux qui le façonnent » , « Nous vivons le temps des catastrophes, que l’on imagine en partie contenir grâce au mirage d’un horizon salvateur » ...

Le même exercice serait malheureusement reproductible pour tous les chapitres du livre, pour tous les paragraphes peut-être, tant abondent les formules creuses, les barbarismes, les erreurs de syntaxe, les approximations et impropriétés de vocabulaire...

Pour le dire de manière ramassée : Eric Sadin traite dans tout son ouvrage de ce qu’il considère comme le « temps des catastrophes technologiques » mais la première chose que l’on peut hélas observer, c’est son propre usage catastrophique de la langue française. Or, si l’on y réfléchit bien, au nom de quoi rejeter les nouvelles « humanités numériques », cette civilisation du digital que dénonce Sadin, si ce n’est au nom d’un humanisme classique, celui des Lumières, dont l’une des caractéristiques premières est d’être précisément fondé sur la transmission des idées par les livres et, de ce fait, sur la nécessaire maîtrise de la langue dans laquelle on s’exprime ? Si l’on reproche souvent aux technologies modernes (téléphones portables, mails, écritures style sms) d’avoir dégradé cet accès et cette utilisation classique de la langue, cela ne suppose-t-il pas que celui ou ceux qui font ce constat témoignent eux-mêmes de ce savoir-faire, de cette connaissance de la belle expression ? Avec sa saisie plus qu’approximative du français, donnant à ses phrases l’impression permanente de constituer le résultat d’une mauvaise traduction (effectuée par « Google translate » ?), Eric Sadin paraît incarner un bien mauvais avocat de la culture humaniste dont il se réclame pourtant, un contempteur bien maladroit et bien involontairement exemplaire de la supposée « catastrophe numérique » qu’il dénonce.

Devant une telle situation, et si l’on songe à la perception classique du personnage du « philosophe » en France, au sujet duquel l’aspect littéraire a toujours revêtu une dimension importante, on ne peut donc que s’étonner, comme l’avait déjà fait remarquer X. de la Porte, de la complaisance avec laquelle ont souvent été accueillis les ouvrages d’Eric Sadin... On peut s’interroger aussi concernant le travail éditorial des éditions L’échappée, éditeur de Sadin et de bien d’autres du même tonneau, qui paraissent s’être spécialisées dans la critique tous azimuts de la technologie moderne, au fil d’ouvrages pourtant technologiquement très maîtrisés s’agissant de leur qualité de fabrication, mais beaucoup moins, comme on le voit, concernant le contenu même de ces livres débités à la chaîne et fort peu regardant quant à leurs qualités stylistiques.

L’introduction de l’ouvrage s’achève enfin sur cette phrase programmatique, hélas tout aussi fautive que les autres en français : « Ce livre entend tracer les lignes de partage et fournir les armes pour les déplacer. » Même s’il est hautement improbable que l’on puisse utiliser des « armes » pour « déplacer » des « lignes de partage » (des « moyens » serait plus judicieux), il peut être intéressant de se pencher sur les idées de Sadin, pour tenter de voir de quel bois se chauffe sur le fond sa critique implacable de la technologie, abstraction faite de l’expression hautement défectueuse qui lui sert d’écrin.

B : Une généalogie de la siliconisation

Sur le fond donc, le livre commence par un long résumé historique des « étapes » par lesquelles seraient passée la « silicolonisation » du monde, c’est-à-dire l’exportation au niveau mondial du modèle « civilisationnel » porté par la Silicon Valley californienne. Sadin distingue 5 grandes étapes, conduisant chacune à une emprise sans cesse grandissante de l’influence de la technologie sur nos vies, pour conduire in fine à ce qu’il dénonce comme un « soft totalitarisme » . On peut sans doute trouver globalement juste cette description, même si l’on peut vraisemblablement diminuer ou au contraire multiplier les « étapes » de ce développement historique suivant l’angle d’observation choisi. Cet angle lui-même dépend bien entendu du but recherché : là où Sadin insiste en priorité sur la dimension économique et industrielle une toute autre description historique serait possible, peut-être plus juste, qui insisterait, elle, sur l’ingéniosité et l’inventivité à l’œuvre dans ces différentes étapes. N’est-il pas étonnant en effet qu’un philosophe paraisse si peu attentif à l’intelligence indéniablement déployée au travers de toutes ces innovations ? On pourrait tout aussi bien, par exemple, raconter l’histoire de l’imprimerie sous l’angle choisi par Sadin, en prenant le parti de décrire surtout les logiques d’enrichissement et les intérêts économiques à l’œuvre dans l’invention et la diffusion de la chose imprimée, mais lui rendrait-on véritablement justice en faisant ainsi ? N’y aurait-il pas au contraire une forme de trahison un peu scandaleuse dans la description si l’on se contentait de décrire l’épopée de l’imprimerie en se cantonnant à ses aspects marchands et en insistant notamment sur les aspects négatifs de ce développement (la première faute de l’imprimerie consistant sans doute dans la disparition irrémédiable de l’art ô combien précieux et ancien de l’enluminure), la part d’innovation et les innombrables aspects positifs n’étant que fort peu ou pas du tout mis en avant ? C’est pourtant ainsi que procède Sadin à l’égard de l’histoire ici brossée à grands traits de l’informatique californienne, dont on peut difficilement soutenir que le portrait essentiellement à charge qu’il en dresse, la réduisant à n’être perçue que comme une entreprise « technolibérale » d’accaparement de parts de marché et de réduction de la vie entière à la logique algorithmique, lui rende parfaitement justice.

Bien sûr, il n’est pas impossible de la percevoir aussi comme cela, et dans cette entreprise de démystification à l’encontre du discours « héroïque » des « pionniers » de l’informatique, si complaisamment il est vrai mis en avant aujourd’hui par les firmes californiennes, Sadin est de fait loin d’être isolé. S’il existe en effet un discours laudateur et probablement naïf à l’égard de la technologie, il existe également incontestablement de nos jours un discours tout aussi massif et même dominant dans le champ intellectuel en défaveur de l’innovation technologique moderne, que cette prise de distance critique s’appuie sur des auteurs antérieurs à cette révolution comme Heidegger ou plus récents comme Jacques Ellul par exemple, si souvent cité. Dans ce flot de critiques, qu’est-ce qui distingue au fond l’analyse de quelqu’un comme Sadin de celle d’un contemporain comme Evgueny Morozov ? Il paraît assez difficile de l’établir, et ce d’autant plus, il faut en dire un mot, que la manière même de procéder de Sadin laisse peu de prise à une évaluation précise de son propos.

Comment Sadin présente-t-il en effet ses analyses ? S’il se prétend incessamment, comme on l’a vu, philosophe, ce qui est certain à ce propos c’est que Sadin n’appartient selon toute vraisemblance absolument pas à ce que l’on pourrait appeler la philosophie argumentative. On ne trouve quasiment jamais chez lui d’énoncés philosophiques précis commençant par affirmer clairement une thèse à propos de notions parfaitement définies, affirmation qui serait suivie d’une argumentation en bonne et due forme. Sadin procède plutôt par accumulations de traits négatifs, d’éléments jugés par lui à charge dans l’histoire récente ou plus ancienne de l’informatique afin d’établir d’abord implicitement puis de manière de plus en plus claire une condamnation du phénomène décrit. Dans l’idéal, cette condamnation finira par prendre appui sur une affirmation émanant d’un auteur contemporain ou plus ancien, censée corroborer la justesse du propos, sans que d’ailleurs la pensée de cet auteur ne soit davantage approfondie ni présentée dans le détail. Cette façon de procéder, concluant par une forme d’argument d’autorité, ne peut que laisser dubitatif quant à la qualité du discours intellectuel produit ici, au moins en ce qui concerne la validité proprement philosophique du procédé déployé ici. Même si l’idée défendue est juste, le fait qu’elle soit présentée de manière aussi peu rigoureuse ne peut qu’interroger ; mais il est vrai que ce manque de rigueur semble être la marque de fabrique, au-delà d’Eric Sadin, des ouvrages en général des éditions L’échappée, dont la force « argumentative » paraît bien souvent ne reposer quasi exclusivement que sur la présentation cumulative d’éléments négatifs avancés d’un ton déploratoire, comme si ce procédé pouvait valoir démonstration en bonne et due forme. Or, c’est ce dont on peut évidemment douter, l’accumulation de griefs avancés sur un ton négatif, de propos sceptiques et acerbes allant tous unanimement dans le même sens ne pouvant que difficilement faire office d’argumentation formellement valide.

Le problème, bien entendu, c’est que tout ce que dit Sadin n’est pas faux, bien au contraire, puisqu’il s’agit souvent de simples faits. Celui qui, pour mener un réquisitoire contre l’aviation civile, écrit un ouvrage entier consacré à citer le plus grand nombre possible des catastrophes aériennes et autres nuisances de tous ordres (et en premier lieu pollutions de toutes natures) engendrées par les avions ne dit rien de faux. Mais c’est l’angle de vue lui-même qui est discutable. Il est possible en effet – et c’est sans doute l’interrogation principale que l’on peut avoir à l’égard de l’ouvrage de Sadin et de bien d’autres du même style –, en ne disant rien de faux, en ne rapportant que des cas concrètement exacts, de produire un discours général pourtant erroné, ou disons hautement subjectif et peu rigoureux, un discours où chaque anecdote est vraie et où pourtant la perception générale est fausse, où tout est rigoureusement établi dans le détail et sur la longueur et où pourtant l’ensemble pèche fortement, par prédilection justement d’un seul angle d’attaque et d’une seule vision des choses. Les contempteurs radicaux de la technologie comme Sadin sont en effet un peu comme ces individus qu’une affection étrange de la perception visuelle réduit à ne saisir que la moitié du champ de vision, tout ce qui est à droite par exemple et tout ce qui est à gauche étant ignoré, ou inversement. Formellement, rien de ce qu’ils peuvent décrire de ce qui est visible pour eux n’est inexact, mais c’est la synthèse générale qui manque, ce petit détail qui fait défaut, à savoir le fait que le monde ne souffre pas d’hémiplégie alors que eux si.

La cécité de Sadin, qui constitue en même temps bien sûr le côté fortement typé de son analyse, réside justement dans cette réduction de toute la technologie à son côté marchand, ou plus exactement à son aspect mercantile. C’est le profit et lui seul qui constitue à ses yeux l’alpha et l’omega de l’aventure technologique moderne, le seul et unique ressort de toute entreprise œuvrant dans ce domaine. Et c’est en définitive contre cette supposée dictature marchande que se dresse Sadin, cet arraisonnement comme aurait dit Heidegger de la vie elle-même dans toutes ses dimensions (même celles qui échappaient auparavant au capitalisme pré-industriel, comme le domaine de la santé, celui des loisirs ou même l’espace ultra-privé de notre temps de sommeil), vampirisée par l’avidité financière.

C : Le recours à des comparaisons éculées

Pour critiquer cette « silicolonisation » du monde, Sadin n’hésite pas à recourir à des métaphores et des images qui ont certes l’avantage d’être percutantes et faciles à retenir, mais dont la subtilité paraît là encore fort discutable. On peut distinguer trois « explications » , ou encore trois interprétations du phénomène d’expansion de cette civilisation technologique : tour à tour Sadin le compare au nazisme ou au fascisme, puis à un phénomène de croyance religieuse de type sectaire, puis enfin à une forme de folie relevant de l’analyse psychiatrique. Comme on le voit, l’analyse ne s’embarrasse pas ici de demi-mesures. Pour la comparaison avec le nazisme (qui constitue, on le sait fort bien pourtant aujourd’hui, une forme éculée de facilité argumentative, dénoncée encore récemment sur internet puis en philosophie sous l’appellation de « Point Godwin » ), Sadin ne mâche pas ses mots : pour lui les principes mêmes qui guident la Silicon Valley « s’apparentent à ceux glorifiés par le nazisme et le fascisme mussolinien » . Il perçoit des « similitudes » , notamment dans les discours « en exaltant et en réquisitionnant la jeunesse afin de réaliser ces objectifs » . (p. 156) Sadin voit également dans les « grand-messes » que constituent les rendez-vous annuels comme le Consumer Electronics Show de Las Vegas, Futur en Seine à Paris ou les conférences TED des renouvellements des grands rassemblements nazis... On ne peut là encore qu’être fort circonspect concernant la pertinence de la comparaison. En quoi concrètement les grands ensembles d’allées et de stands où déambulent les professionnels et amateurs de technologie ressemblent-ils à la cathédrale de lumières de Nuremberg où le Führer vociférait sa haine des juifs ? Impossible de ne pas considérer le rapprochement effectué ici avec une très grande réserve, ou bien il faudrait s’apprêter à reconnaître que, jugés à cette aune, bien des événements publics modernes serraient susceptibles de fournir ici ou là des éléments de comparaison avec les meetings nazis... Même circonspection concernant la comparaison tout aussi aisée et superficielle avec un phénomène sectaire. Ou une forme de maladie mentale.

Le schéma suivi par Sadin est au fond toujours le même : x a des points communs avec y, or y est mauvais donc x est mauvais. La faiblesse de l’analyse réside ici, on le voit, en partie dans la facilité avec laquelle on décèle ces éléments de comparaison. Il faut une certaine dose de bonne volonté argumentative ou, dit autrement, des critères d’acceptations extrêmement généreux pour voir dans le rapprochement effectué entre l’embrigadement massif, adossé à la politique exterminationniste et à la terreur répressive des nazis et le fait de flâner dans une des nombreuses foires électroniques à travers le monde autre chose qu’une figure de style douteuse et sans doute dénuée de sens.

Dernière facilité, puisqu’il faut bien en quelque sorte actualiser les comparaisons répugnantes, Sadin compare bien évidemment la technologie moderne à... Daesh, l’autoproclamé « État islamique » : « Deux pathologies aujourd’hui coexistent. Celle de Daesh et celle du technolibertarisme. » (p. 164) On peut là encore douter que la barbarie du groupe terroriste, projetant les homosexuels du haut des immeubles et violant à la chaîne les captives de guerre, ait un quelconque rapport avec la technologie californienne, quels que soient ses défauts propres et les griefs que, dans son ordre, on peut légitimement lui adresser.

D : La « furie » transhumaniste

Bien entendu, un ouvrage radicalement critique de la technologie comme celui de Sadin ne saurait faire l’impasse sur l’évocation de la nouvelle idéologie contemporaine, le transhumanisme. Sur ce sujet, quasiment tous les ouvrages écrits en langue française, se présentent comme des critiques ou des « avertissements » et à ce titre l’ouvrage de Sadin ne fait que venir se ranger parmi quantités d’autres essais du même style, la plupart très mal renseignés sur le sujet, n’ayant jamais pris la peine de lire les arguments des transhumanistes et ne prenant évidemment jamais la peine de les discuter sérieusement (les ouvrages de Bertrand Vergely constituant sur ce thème le meilleur exemple contemporain de cette ignorance profonde pourtant capable de parler abondamment, sur un ton comminatoire, d’un sujet dont elle ne sait rien) [4]

Sadin ne fait pas exception à la règle, son traitement du transhumanisme réussit même l’exploit d’être encore plus expéditif et superficiel que beaucoup d’autres. L’affaire est rondement menée, pour Sadin il n’y a aucune discussion à entreprendre « Car la foi transhumaniste ne correspond à aucune réalité avérée. Seuls des esprits naïfs peuvent croire à de telles inepties. Plutôt que d’accorder un quelconque crédit à une thèse sans fondement, il faut davantage l’appréhender, non pas comme un horizon appelé à être atteignable, mais comme un symptôme hautement significatif. » (p. 189) Et c’est tout, la question est réglée !

On ne saurait dire ici à quel point la méthode de Sadin est intellectuellement détestable. Un minimum d’honnêteté intellectuelle impliquerait d’avoir au moins pris la peine de lire les arguments de ses adversaires, ce que visiblement Sadin n’a pas fait, puisqu’il n’en cite aucun. Or il en existe de nombreux et de très solides, du moins la qualité du débat exigerait-elle de les étudier avant de les déclarer d’emblée nuls et non avenus. Surtout, la manière de faire de Sadin, consistant à « psychiatriser » son contradicteur, ne peut manquer de révolter n’importe quel partisan de la libre discussion des idées, qu’il soit adversaire ou (ce qui est le cas de l’auteur de ces lignes, je le précise pour éviter toute ambiguïté) plutôt partisan ou à tout le moins favorable à l’examen rigoureux de ces thèses, ou d’une partie de ces thèses. Si Sadin était un tant soit peu connaisseur de la philosophie analytique anglo-saxonne (ce que manifestement il n’est nullement) il saurait que l’on ne peut pas ainsi d’emblée réduire le contradicteur à un fou, que cette méthode est par principe inacceptable dans le champ philosophique et que ce que l’on appelle le « principe de charité » requiert d’envisager au moins dans un premier temps les propos d’autrui comme relevant d’une pensée cohérente et intelligente, et que ce n’est qu’en conclusion d’une étude attentive que l’on pourra éventuellement en venir à établir que ces propos sont manifestement erronés voire « délirants » , si c’est le cas et tout bien pesé. En partant de la conclusion, en produisant une réfutation qui consiste en une absence de toute analyse des thèses contraires, Sadin produit le contraire de ce qu’on l’est en droit d’attendre d’un philosophe, puisque lui-même se prévaut si souvent de ce titre. Les lamentables procédés de propagande auxquels lui-même se livre le disqualifieraient plutôt durablement à ce titre, qu’on en juge : « A propos de ’’beau’’, note Sadin, il est tout de même surprenant de constater que la plupart de ces transhumanistes ne respirent pas la bonne santé. On se dit qu’ils pourraient au moins appliquer à eux-mêmes certaines de leurs recettes, mais c’est tout le contraire qui apparaît : ils ont l’air de zombis. A l’instar de l’ingénieur en informatique et ’’biogérontologue’’ autodéclaré, Aubrey de Grey, un des papes du mouvement qui, sur des photos de lui à l’âge de cinquante ans, en paraît quinze de plus. Ici, nous n’avons pas affaire à des personnes exerçant dans le domaine de la médecine et cherchant à soigner leurs semblables, mais à des individus qui relèvent de la psychiatrie. » Qu’il y ait une certaine ironie à mentionner l’apparence du chercheur par comparaison avec le thème de ses recherches, pourquoi pas, même si l’inélégance du procédé paraît assez évidente, mais qu’à cela et à cela uniquement se réduise l’analyse de son discours, voilà qui est clairement inadmissible. N’importe qui ayant lu les ouvrages mûrement réfléchis et argumentés d’Aubrey de Grey sait pourtant qu’il est bien plus difficile qu’il n’y paraît de rejeter ses thèses, que des concepts subtiles comme la notion de « vitesse d’échappement de la longévité » ne sont pas indignes d’attention, mais une telle étude rigoureuse demanderait évidemment un sérieux et une capacité argumentative propre dont Sadin paraît bien incapable...

E : Solutions ?

En définitive, que propose donc Eric Sadin pour contrecarrer ce moloch moderne que constitue la civilisation technolibertaire ? Comme arme de guerre, Sadin préconise de poser une limite très nette, de refuser d’acheter un certain nombre d’appareils technologiques actuels : cette limite « c’est celle de l’extension en cours des capteurs intégrés à nos corps, à nos environnements domestiques, professionnels, urbains, et à terme, si nous n’y prenons garde, à la quasi-totalité des surfaces du monde. » (p. 234) Et lui-même détaille cette liste d’objets à bannir : pas de compteurs électriques « intelligents », pas de téléviseurs connectés, pas de voitures autonomes, pas d’assistants numériques, pas de lunettes connectées, pas de capteurs au sein des espaces professionnels, pas de numérique à l’école, pas d’emprunts de livres électroniques dans les bibliothèques, pas de bracelets mesurant les flux physiologiques, pas d’implants sous-cutanés, enfin Sadin refuse toute « robotique sociale » (aide robotisée aux personnes âgées ou handicapées par exemple) car dit-il « nous comptons répondre, quelle que soit notre situation, à l’obligation de soutenir nos proches » (p. 240) et il s’oppose également à tout « revenu de base universel » car cela « ne vise qu’à consentir de façon passive et irresponsable à la substitution des humains dans le travail par des systèmes algorithmiques. »

Un tel refus peut fort bien se comprendre. L’intrusion de l’électronique jusque dans l’intimité journalière de notre quotidien peut à juste titre inquiéter beaucoup de personnes et l’idée que cette intrusion puisse être imposée d’une manière ou d’une autre aux individus ne peut qu’éveiller l’attention de toute personne soucieuse des libertés individuelles et des droits des individus. Mais bien entendu, on le comprend entre les lignes, le projet de quelqu’un comme Sadin ne se limite pas à développer la possibilité pour chacun de refuser cette intrusion « siliconienne » dans la vie quotidienne. Ce que semble vouloir Sadin c’est clairement de tout faire pour que quiconque, même ceux qui le désirent et le souhaitent personnellement, ne puissent pas accéder à ces technologies, car le mouvement initiée par Sadin, semblable en cela aux luddites et technophobes du passé, consiste en particulier à empêcher la recherche dans ces domaines, à couper les crédits et à faire interdire par la loi, dans tous les cas possibles, le recours à ces possibilités. Comme on le voit, la situation n’est pas tout à fait la même qu’une simple mise en garde, ne consiste pas uniquement à prêcher par l’exemple, en manifestant son refus individuel de ces technologies. Sadin s’engage à mener « les actions nécessaires contre ce Conseil national du numérique dénué de toute légitimité » et : « Plus largement, nous chercherons à faire œuvre de jurisprudence, c’est-à-dire à pallier, autant que nécessaire, par des cas portés devant les tribunaux, les manquements du législateur. »

Sadin est en quelque sorte comme un adversaire résolu de l’aviation qui, au début du 20ème Siècle, ayant conclu, après (et souvent avant) analyse, à la dangerosité irréductible de l’avion, se serait donné comme mission, outre bien sûr de ne pas prendre l’avion lui-même, de faire en sorte d’en interdire la possibilité au niveau juridique à quiconque, de couper les crédits aux compagnies aériennes et constructeurs d’aéronefs en tous genres et de prêcher un peu partout les vertus de la diligence, du vélocipède et l’avantage civilisationnel de la lenteur...

Mais Sadin pourrait aller beaucoup plus loin : après tout, pourquoi donc décider de se limiter à combattre seulement les capteurs intégrés et autres assistants numériques ? Tous ces objets constituent en effet des extensions de la machine à calculer électronique inventée au début du 20ème Siècle et dont les incarnations les plus fameuses aujourd’hui sont les ordinateurs individuels et les téléphones portables. Pourquoi ne pas demander le bannissement de tous ces objets ? Ce serait tout à fait cohérent. Sadin lui-même et les maisons d’édition qui le publient devraient se charger de donner l’exemple, de ne plus recourir dans la réalisation de leurs ouvrages à aucune utilisation de moyen électronique quels qu’ils soient... Bien souvent malheureusement, on le sait, ceux qui prêchent ne sont pas toujours ceux qui appliquent et la frugalité chaudement recommandée commence rarement par soi-même.

L’éloge général de la « limite » auquel se livre finalement Sadin, en conclusion de son ouvrage, relève du même subjectivisme : où placer en effet la limite à laquelle l’être humain doit se contraindre, comment fixer objectivement la barrière permettant d’affirmer « jusqu’ici mais pas au-delà » ? Sadin prône les vertus de la limite « Car la limite, c’est à la fois la conscience et la preuve sans cesse renouvelée que nombre de choses nous excèdent et que le réel ne peut s’ajuster à tout instant à notre volonté. » (p. 266) Ainsi définie, de manière à la fois aussi vaste et aussi imprécise, il est bien évident que ce respect général de la limite pourrait être objectée à bien des initiatives humaines, en particulier à bien des innovations technologiques : les trains à grande vitesse, par exemple, et même tous les types de train en vérité ne constituent-ils pas de dangereux dépassements de « la limite » ? L’éloge nostalgique de la lenteur auquel se livre Sadin correspondrait beaucoup mieux à l’usage de la calèche, ou mieux encore aux flâneries pédestres, loin de toute agglomération moderne.

De même Sadin en appelle à la fin de son ouvrage, de manière tout aussi vague et générale, à un retour aux « sensations » , à « affirmer notre joie de profiter des potentialités inépuisables offertes par nos sens, dans la rencontre concrète du réel et de tous les autres corps. » (p. 259) Qui ne souscrirait à un programme aussi généreux ? Mais Sadin fustige précisément ce qui lui paraît constituer un obstacle à cette rencontre pleine et entière avec le réel, dans le développement actuel de ce que l’on appelle la « réalité virtuelle » . Grâce aux casques de réalité virtuelle, il est possible à tout un chacun, depuis son salon, d’assister à de multiples évènements dans le monde, suivant cette remarque de Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, que cite Sadin :

« Imaginez des places de premier choix à un match, une salle de classe avec des étudiants et des professeurs du monde entier, une consultation face à face avec un médecin ou des courses dans un magasin virtuel. » (p. 257)

Sadin dénonce cette ambition car il y voit : « l’expérience qui se trouve estropiée, réduite à une seule dimension et n’appréhendant le réel qu’au prisme de pixels » (là encore la formulation exacte en bon français serait « à travers le prisme des pixels » , passons).

Certes, Sadin a raison sur le fait qu’à travers les casques de réalité virtuelle, ce que l’on voit n’est en définitive pas le réel lui-même mais un aggloméras de pixels, tout comme ce que l’on perçoit à travers la télévision et tout autre moyen artificiels de transmission électronique des images. Et à s’en tenir à dire cela l’analyse est vite conduite, la réduction du réel est pointée du doigt et l’on peut en rester là. Mais qui ne voit également la bêtise et la superficialité de l’analyse ? Peut-on dire qu’une analyse juste et convaincante de la télévision puisse se réduire à dénoncer le fait qu’elle « estropie » l’expérience car ce que l’on voit à travers elle ce n’est pas le réel lui-même mais un simple succédané de pixels ? Ce que ne paraît pas un instant capable de saisir ni d’analyser Sadin c’est que ce qu’il analyse ne peut en aucun cas se réduire à des constats aussi pauvres : si l’on ne dénonce que son mode de transmission dans la télévision, on ne peut évidemment pas comprendre qu’elle permet des expériences qui ne sont en aucun cas possibles sans elle, car il est physiquement impossible que des milliards de personnes puissent assister au même endroit et dans le même temps à un seul et unique événement planétaire (parmi d’autres exemples en nombre infini de ce que la télévision permet de faire et qu’il est radicalement impossible de faire sans elle). De même, les casques de réalité virtuelle ne font qu’étendre cette possibilité, en donnant l’impression par exemple à l’utilisateur d’assister comme s’il y était au cours d’un grand professeur d’une grande université du monde, alors qu’il serait physiquement impossible, quelque bonne volonté qu’on y mette, d’agrandir les salles de classe du monde réel pour y faire venir des millions d’étudiants afin d’y assister simultanément au même cours. Ce que l’on perd d’un côté (assister réellement au cours réel dans le lieu et le temps précis où il est concrètement donné) n’est-il pas contrebalancé par l’ouverture infinie que le procédé nous offre ? La question - à vrai dire élémentaire - réclame au moins d’être prise en compte, et c’est à faire perpétuellement l’impasse sur des analyses pourtant fondamentales de cet ordre (même s’il s’agira in fine de maintenir sa critique, on voit bien que la pertinence de celle-ci requerra bien d’autres arguments pour y parvenir) que la réflexion globale de Sadin se décrédibilise et se dévitalise en profondeur elle-même.

Conclusion

Que retenir en définitive de l’essai fortement engagé d’Eric Sadin, faisant sans beaucoup de nuances une apologie ouverte de la technophobie ? Comme on l’a vu la superficialité de bien des analyses, leur caractère subjectif et faiblement argumenté apparaît assez vite. De la même manière les défaillances perpétuelles de la langue remettent en question la qualité littéraire de la réflexion, pourtant fièrement mise en avant par l’écrivain-philosophe lui-même. Est-ce à dire que tout est mauvais dans son analyse, que rien ne mérite d’être retenu ? Ce serait aller un peu vite en besogne et faire preuve de la même superficialité dont témoigne bien souvent Sadin. On peut au contraire retenir au moins deux analyses pertinentes et plutôt bien vues de sa part. D’une part Sadin montre avec beaucoup de clairvoyance et une ironie pour le coup assez efficace et justifiée l’espèce d’aveuglement béat entourant de nos jours l’univers des « start-ups » . On peut retrouver ici un lien avec les analyses elles aussi ironiques de quelqu’un comme Michel Houëllebecq concernant le monde à vrai dire souvent déprimant et déshumanisant, ainsi que profondément stupide, de l’entreprise, le vocabulaire prétentieux et ridicule qu’elle utilise et le quotidien beaucoup moins radieux qu’elle dissimule. Le mythe moderne des « jeunes pousses » informatiques n’existait pas encore, du moins en France, à l’époque décrite par Houëllebecq, même si on pouvait en voir les prémisses, et à cet égard l’analyse de Sadin est fort judicieuse et vise ces travers avec précision. Autre bonne remarque : lorsque Sadin met en évidence que la mentalité technologique moderne vise avant tout en quelque sorte à « boucher les trous » laissés vacants, il produit une analyse d’une grande justesse. L’économie numérique souhaite en effet remplir les « blancs » de l’existence, toutes ces failles qu’une application doit un jour venir combler : de même que la création des services de taxis Über procède de la constatation qu’à certaines heures creuses et à certains endroits de Paris les chauffeurs de taxis ordinaires n’étaient ni joignables ni efficaces, les innombrables nouvelles start-ups informatiques naissant aujourd’hui visent à remplir un service auquel personne n’avait encore songé, cherchent à découvrir un marché et une demande dans un recoin de notre existence quotidienne encore non visitée par le commerce et la marchandisation de toutes choses. Cette réflexion de Sadin est juste, et elle donne une forme de justification à l’ensemble de sa réflexion, malgré ses très nombreux et profonds défauts que l’on a pu largement analyser ici.

Notes

[1Eric Sadin, La siliconisation du monde, l’Echappée, 2016

[2article que l’on peut retrouver à cette adresse.

[4Lorsque les philosophes chrétiens en général, en particulier en France, auront compris que l’on ne peut pas traiter de la technologie contemporaine en se basant presque exclusivement sur les écrits de Saint Irénée de Lyon et des Pères de l’Eglise, on aura semble-t-il fait un bond de géant dans la pensée. On en a encore un exemple récent en lisant le très mauvais Le transhumanisme c’est quoi ? de Folscheid et Cie. Ou, sur un mode plus inquiétant, les erreurs récurrentes du très réactionnaire Jean-Marie Le Méné, proférées quotidiennement sur son Blog de Valeurs Actuelles.

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